L'inquiétant Michel Foucault et le fantasmatique Roland Barthes

Publié le par Jovialovitch


     Ce soir-là, l'inquiétant Michel Foucault retrouvait le fantasmatique Roland Barthes ; le premier revenait d'une émission de télévision où il avait dit ce qui le frappait beaucoup chez Bachelard, le second était triste et mélancolique, et il n'avait rien fait de toute sa journée. L'inquiétant Michel Foucault s'aperçut tout de suite que le fantasmatique Roland Barthes était attristé quoiqu'il ne su pourquoi. Le fantasmatique Roland Barthes salua en outre, la prestation télévisuelle de l'inquiétant Michel Foucault qui ne manqua pas de le remercier pour ce compliment ; le fantasmatique Roland Barthes rajoutait qu'il avait été fasciné par la gestique imparable de son ami, lequel l'avait aussi tout à fait fasciné. L'inquiétant Michel Foucault se mit à rire fortement, mais de son côté, le fantasmatique Roland Barthes se taisait et son regard avait beaucoup recouvré de sa tristesse initiale. L'inquiétant Michel Foucault lui dit alors en riant : « Vous êtes détestable ! » ; le fantasmatique Roland Barthes se taisait toujours et ses yeux étaient semble-t-il alourdis par quelques larmes qui voulaient percer mais qui ne perçait cependant pas. L'inquiétant Michel Foucault dit alors « Mais qu'est-ce que t'as depuis ce matin ? » « Je ne sais pas. C'est bizarre. C'est comme si j'étais dans le refus de tout héroïsme. » « Bon sang, mais hier soir tout allait si bien. » « Oui... » « Eh bien alors, pourquoi ça ne va plus aujourd'hui ? Qu'est-ce qui s'est passé ? » « Je ne sais pas... » « Est-ce que c'est moi qui te cause un tel chagrin ? » « Non. Enfin je ne sais pas. » « Pourquoi tu ne veux pas parler à la fin ? » Il se taisait à nouveau. « Eh bien quoi ? Tu ne réponds plus. » « Je te trouve changé. » L'inquiétant Michel Foucault se tu à son tour. Mais c'est lui qui reprit finalement la parole : « Est-ce que hier j'étais si différent ? » « Non...enfin si. » « Quoi ? Oui ou non. Je n'ai tout de même pas changé en une nuit, comme ça, par je ne sais quel miracle, par je ne sais quelle cause mystique. Je ne suis pas Docteur Jekyll et Mister Hyde ; tandis que toi par contre tu as changé, oui beaucoup trop à mon goût, et ton petit teint de femmelette m'insupporte profondément... » « Tais-toi ! » L'inquiétant Michel Foucault gifla alors le fantasmatique Roland Barthes qui ne pleurait point, mais dont les yeux étaient maintenant rouges, comme s'il allait sortir des larmes qui furent du sang. « Tu me fais peur Michel. » L'inquiétant Michel Foucault se taisait à présent. Puis : « Je ne suis pourtant pas fou...et je n'en suis pas moins homme. Je...je suis n'est-ce pas ton ami, et en quelque sorte, je t'aime, oui je t'aime tout à fait profondément. » « Je te méprise ! »

     L'inquiétant Michel Foucault ne comprenait pas, et il pensa qu'il n'aurait jamais du se marier avec un sémiologue de cinquante ans. Mais le fantasmatique Roland Barthes dit « Pardon Michel... » Là, les deux hommes se turent entièrement, et dans l'appartement où ils se trouvaient, tous les deux essayaient d'éviter le regard de l'autre. L'inquiétant Michel Foucault voulait pourtant comprendre « Bon dieu, mais dit-moi ce qui se passe, hurlait-il ». Le fantasmatique Roland Barthes voulait pleurer et ne savait pas quoi répondre. « Qu'est-ce que signifient ces grandes scènes dramatiques ? » ; « Ne va-t-on pas pouvoir vivre normalement, comme des gens sensés, et éviter cette infamie ? » Soudain, le fantasmatique Roland Barthes se trouva devant l'inquiétant Michel Foucault, les deux hommes se regardèrent, ils étaient bien obligés. Le fantasmatique Roland Barthes ne pouvait toutefois endurer un pareil supplice. Ce regard... pensait-il, oh ce regard ! L'inquiétant Michel Foucault voyant qu'il avait l'ascendant esquissa alors un sourire diabolique ; le fantasmatique Roland Barthes ne disait rien. Alors, il se mit à pleurer !



« En pleurant, je veux impressionner quelqu’un, faire pression sur lui ("Vois ce que tu fais de moi"). Ce peut être – et c’est communément – l’autre que l’on contraint ainsi à assumer ouvertement sa commisération ou son insensibilité ; mais ce peut-être aussi moi-même : je me fais pleurer, pour me prouver que ma douleur n’est pas une illusion : les larmes sont des signes, non des expressions. Par mes larmes, je raconte une histoire, je produis un mythe de la douleur, et dès lors je m’en accommode : je puis vivre avec elle, parce que, en pleurant, je me donne un interlocuteur emphatique qui recueille le plus "vrai" des messages, celui de mon corps, non celui de ma langue. »

Roland Barthes.

Publié dans Nouvelles enivrées

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