La métamorphose de Thierry Vaysse

Publié le par Jovialovitch


     En ce temps-là, Thierry Vaysse n’était qu’un vulgaire chef d’orchestre de province : sans grâce, sans style, d’une gestuelle aussi nerveuse que maladroite. Il dirigeait avec acharnement et lassitude quelques-uns de ces orchestres amateurs abreuvés des subventions de l’Etat. Il donnait pour le compte du Rotary Club d'insignifiants concerts, où s’enchaînaient devant un parterre néophyte et bruyant, les morceaux les plus affreusement connus du répertoire, tels l’Arlésienne de Bizet, les Danses polovtsiennes de Borodine ou pire encore, le Beau Danube bleu de Strauss fils. De temps en temps, quand un soliste désœuvré rejoignait par miracle ses basses formations, il ne pouvait s’empêcher de monter un petit concerto pour piano de Mozart, ou bien sûr, le célèbre et non moins sublime concerto pour violon de Mendelssohn... Hélas, la médiocrité de ses interprétations ne lui échappait point, ni d’ailleurs celle de son public, qui applaudissait au moindre silence, et prenait pour des « entractes » la fin de chaque mouvement. Souvent, Thierry Vaysse se disait qu’il dirigeait moins ses musiciens que ses auditeurs, et rien ne le faisait plus souffrir que les ovations enthousiastes qu’il recevait à la fin de tous ses concerts ; elles n’avaient pas leur place après de si piètres performances, et sonnaient comme l’emphatique signature d’un public incapable de discerner le bon du mauvais. « Mais taisez-vous dont ! » disait-il jaunement à ceux qui scandaient dans un climat d’euphorie générale : « Thierry Vaysse ! Thierry Vaysse ! »

      Thierry Vaysse était au bord de la dépression, et songeait sérieusement à reprendre sa carrière de clarinettiste. Aussi, pour se remonter le moral, il ouvrit l’un de ses livres favoris : une très belle Histoire de la Musique et des chefs d’orchestre, pleine de remarquables photographies en noir et blanc de Toscanini, Karajan, Bernstein, Böhm, Abbado, Furtwängler, etc. Tous étaient en pleine action. Dans ces étranges poses de chef d’orchestre au travail. Les yeux clos, écarquillés, tristes ou plissés. Les visages couverts de douleur ou de joie, fermés par la concentration, transpirants sous l’émotion ou submergés par le plaisir. Tous avaient des bras immenses, élancés vers le ciel, floués par d’indicibles mouvements. Tous avaient de sublimes mains, qui caressaient l’air empli de musique ou se crispaient soudainement, formants des grimaces, pour raffermir les sons. Thierry Vaysse regardait les baguettes : étrange objet, se disait-il, où tout se tient, où tout se joue… Dans la main de ces grands chefs, elles m’ont l’air si différentes que dans les miennes… Qu’ont-elles, ces baguettes ? Que savent ceux qui les tiennent ? Qu’ont-ils compris et que moi j’ignore ? D’où vient la singulière puissance de ces photographies ?... quel pouvoir magnétique suinte dans ces attitudes, de ces gestuelles, de ces corps immortalisés le temps d’un battement de seconde ?... Que ressentent donc ces génies de l’orchestration, que savent-il de plus sur leur métier, sur leur rôle ? Quel secret les porte si haut dans la beauté ?  N’ont-ils pas comme moi, qu’une simple baguette ?... Pourquoi donc sont-ils si bons ?... Pourquoi diable suis-je si mauvais ?...  

        Thierry Vaysse sentait monter en lui l’amère sensation d’un sanglot. Il était cependant plus ému que triste. Comme ils étaient beaux, tous ces chefs ! Soudain, le sanglot disparaissait de la gorge de Thierry Vaysse – une intuition l’en avait chassé. et se levant, heureux, il prit sa baguette et l’agitant en air, il s’exclama : « C’est ça !... Ma baguette est muette !... C’est ça !... Moi, chef d’orchestre : je ne produis aucun son, pas le moindre ! Oui, c'est ça : Rien que du silence !... Ah ! mon métier est ailleurs !... voilà ce qu’il me fallait comprendre !... mon métier est ailleurs… Je ne suis que silence ! » Frénétique et bouleversé,  il mit en marche le plus savant CD de sa vaste discothèque : la Symphonie « Sympathique » de Karl Schtroumpf par Lorin Maazel : sans nul doute le plus remarquable enregistrement de cette œuvre majeure – pour le moment !

Publié dans Nouvelles enivrées

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Mona M. 02/01/2010 12:23


REMBOURSES !!!!!


Mona M. 30/12/2009 00:22


J-2 messieurs !
Hâte de vous relire vous mouiller un peu !
(sarcasme au foie gras)


crashpounette 28/12/2009 18:01


Qui êtes vous pour écrire des horreurs pareilles?
Ayez au moins le courage de me dévoiler votre véritable identité!


phlaurian 17/10/2009 16:18


hop hop hop ! on s'y remet les enfants !


Mylo 06/10/2009 18:45


Messieur/messieurs ....la rentrée qu'elle quelle soit est passée...que faites vous ??????????????