Biturowski, 20 ans d'âge

Publié le par Jovialovitch

Van Dyck Portrait d'un homme de qualité et d'un enfant

 

 

     De même que quiconque n’a jamais entendu la Neuvième symphonie, tout homme qui n’a pas vingt ans ne mérite pas de vivre. Car à l’orée de ce grand dédoublement qui célèbre le passage du cercle à la sphère, de la sphère à l’hémisphère, et de l’hémisphère aux pôles, ce n’est pas  seulement une cosmologie qui vient succéder à une autre, c’est la métamorphose obligatoire qui converti l’homme en un géant joyeux, ainsi que l’avait bien vu Beethoven lui-même. S’il n’y a pas de plus cruelle ascension, de plus sinueuse et paradoxale, que celle qui porte insensiblement à ce pic formidable aux petits enfants ; le grand sommet des vingt années, tout blanc et tout grisant, quand on y arrive un beau matin d’été si doux, s’inverse alors la tendance, se modifie la perspective, se bouleverse la respiration : c’est le deuxième accouchement que l’on n’attendait pas ; nous assistons à notre véritable naissance, et nous mourrons à nous-mêmes comme les Socrate et les Enée, ou comme Dante étreignant le corps poilu de Lucifer, et se trouvant la tête en bas, puis à nouveau la tête en haut ; nous nous retournons promptement, et nous sommes englouti par nous-mêmes. C’est ce mouvement inattendu qui nous fait renoncer à notre plate jeunesse ; nous embrassons la rotondité et nous entrons dans le jeu du jour et de la nuit. Nous voulons la Terre comme nous recherchons l’absolu ; nous désirons l’empire, seul nom à la mesure de la sphère. L’âme se converti, c’est le crépuscule du matin, c’est le grand miroir. La cime nie son contrebas comme le centre efface ses bords. Hélas, nous ne sommes ni véritablement à la cime, ni réellement au centre ; catastrophe ! nous renaissons et à quoi bon renaître s’il nous faut oublier la tendre enfance et l’obscure adolescence ; à quoi bon revivre quand il nous suffit que d’être.

            Mais un enfant n’est rien d’autre qu’un protestant qui s’ignore. On le croit influençable, il est le pire machiavélique imaginable, et pervers polymorphe de surcroît. Il n’est certes que matière, et éducation de matière, mais son irrationalisme tout puissant touche à de tels degrés qu’on ne peut le concevoir innocent, pas même honnête. Or l’adolescence s’enracine dans ce terreau matérialiste à l’allure protestante, elle en est le jardin – corrompu et difforme – où peut percer encore quelques maladies tragiques – nietzschéïtes, rimbaldïtes aigües,… - jusqu’à la suffocation finale nécessitant alors la spirituelle transfiguration, à moins de goûter davantage à quelque mort volontaire à l’héroïsme torride. Non en vérité, il n’y a guère qu’un Zola pour diviser à l’infini les aspérités nauséabondes, boursouflées et pathologiques de la matière à son stade barbare, il en est de nous comme d’un vin nouveau sans saveur, fade et tyrannisant les sens. C’est la Caverne de La République, avec ses idées qui ne sont que des ombres inintelligibles, bubons merdiques. Et la matière, grande reine de cette nuit sans fin étend son industrie à l’échelle planétaire, faisant ressembler l’adolescent au Flasque universel, à l’Antéchrist départemental. Qu’ils soient damnés sans rémission.

            Parvenu cependant – à vingt ans - à la crête approximative de cette tour de Babel calviniste, il nous faut faire le choix, le seul qu’il ne nous ait jamais été donné de faire, nous qui nous repentons  maintenant et qui sommes soudain déchirés entre l’Eglise et la corruption, le Mariage et l’arithmétique ; il faudra bien fuir la banlieue de l’existence dans laquelle nous naissons méchamment, la fuir, l’embraser, et l’éclairer finalement, du miroir mirobolant, le grand miroir que nous recevons pour nos vingt ans. Muni de cet instrument initiatique, ne fuyons pas vers les trente ans, retournons-nous en-deçà même de notre vie, entrons dans le champ de la civilisation, entrons dans l’Histoire !

            De l’écran allons vers l’Antique lumière, et tranquillisons cette matière qui proteste de toutes parts, elle hurle, elle bave, elle s’échauffe la bile, quand bien même elle ne serait rien, rien et rien. De sorte que le grand combat peut commencer, il se nomme mon passé, et nous lui opposons l’Histoire. Certes, l’Histoire, mais l’ombragée, celle qui coule dans le secret de l’autre, de la grande, de la tonitruante qui est pleine de bosses et de sang ; dans le secret vous dis-je, le petit ruisseau qui se contemple le soir, cette petite blessure qui imprègne le beau fleuve, le large fleuve ; je ne veux pas les événements, je veux le fluide qui sourd au-dessous, je veux le vin de derrière les fagots. Les vingt ans seront donc la découverte que nous sommes plus anciens que nous-mêmes, tel un vin éternel qu’on transmet mystérieusement. Il n’y a pas derrière nous dix-neuf petites années, il y a l’histoire qu’on refait comme un petit gué à la campagne, et au bout duquel gît le Temps. Entre nous et notre naissance, il n’y a qu’une latence ; passons-là tel des César franchissant le Rubicon, et baignons-nous dedans, car dans l’eau, on est toujours chez soi. Mais retournons d’abord aux sources de notre source, car c’est dans cette dernière que se situe non pas la naissance, mais notre mort.

Publié dans Nouvelles enivrées

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