La Maestosa

Publié le par Jovialovitch


     Michel Foucault et Roland Barthes avaient pris cette année-là la voie du Sud, et ils étaient arrivés en Italie, où ils furent émus d'entrer, car l'Italie c'était Dante, c'était Rome, c'était Rossini, mais Roland Barthes n'aimait pas Rossini. Michel Foucault avait conduit tout du long, depuis Paris, et Roland Barthes s'était laissé aller à la rêverie, au phantasme ; descendre vers le Sud, vers l'Italie, c'était quitter la raison et aller dans la raison du cœur, dans l'amour fou, dans l'absolu. Paris n'était que l'esprit. Il fallait aller dans la chair, et l'Italie c'était cela ; déjà Roland Barthes se croyait Casanova et Michel Foucault lui, conduisait. Ils perdirent un peu de temps en route car Michel Foucault renversa un cycliste, ce qui déplût beaucoup à Roland Barthes, obligé d'interrompre ses douces chimères, quoique le jeune homme était mort, écrasé.

     Les deux hommes foulaient l'Italie depuis une semaine, et tandis que Michel Foucault lisait du Nietzsche en plein soleil sur le sable chaud des plages romaines, Roland Barthes restait à l'ombre de sa chambre d'hôtel, et s'ennuyait, lui qui ne parvenait point à comprendre la signification de l'Italie. Certes, il se promenait beaucoup, mais il était triste, triste et mélancolique. Surtout, Michel Foucault échouait à aimer Roland Barthes, et Roland Barthes échouait à aimer Michel Foucault, c'était peut être à cause du coup de soleil qu'il avait pris sur le crâne. « Je ne vais tout de même pas lire du Nietzsche sous un parasol ! » avait répondu Michel Foucault aux reproches maternels de Roland Barthes qui mourrait d'ennui. Même s'il ne l'avouait pas, et ne le montrait point, Michel Foucault souffrait aussi, d'une part de voir son pauvre Roland Barthes dans un tel état, car oui c'était le chagrin ; d'autre part, lui-même était las car il ne trouvait pas l'amour qu'il était venu chercher dans le pays de Béatrice, et de Fransesca, ou plutôt, de Dante et de Paolo. Alors les deux hommes se laissaient aller à leur mélancolie d'été, et ils buvaient toute la nuit, irrésolus, de la bière extrêmement fraiche pour Roland Barthes, du sirop de violette pour Michel Foucault.

     Au neuvième jour pourtant, Roland Barthes eut une vision. Il vit palpiter soudain, parmi l'obscurité déliée, une image, ô divine image, ô vision de rêve, c'était une femme grande, très grande, elle s'avançait vers lui, semblant aller très vite, presto ! plutôt allegro, et cependant, elle semblait demeurer immobile, c'est qu'elle donnait l'illusion de la rapidité, et de la grandeur, cette femme, la Maestosa ! Roland Barthes éveillé par cette singulière songerie, voulut la suivre, il courait derrière elle, il avait le seul désir qu'elle le serrât dans ses bras. A ce moment il pensa, serais-je Casanova, et il courait toujours.

     Il ne parvenait pas à la rattraper, quoiqu'il y mettait toute son ardeur, il était heureux mais pas tout à fait encore, il fallait la rattraper. Elle allait en effet très vite la Maestosa, c'était le Mistral, elle soufflait éperdument devant elle, derrière ; Roland Barthes arriverait-il à la posséder, à la saisir. Il ne voulait que fusionner avec cet alizé. Son désir était si grand qu'il était pourtant certain d'y parvenir, oui il y arriverait, il courrait si vite après cette femme. D'ailleurs, ce qu'il désirait le plus, c'était simplement lui apporter de la joie, du bonheur à cette fantaisie qui passait. Il voulait son bien, pourquoi ne cessait-elle pas d'avancer ? Tous les deux ils traversèrent l'Italie. En une seule nuit, Roland Barthes parcourut la terre du Sud, à la poursuite d'un musique légère, si légère qu'elle se volatilisait immédiatement après que Roland Barthes croyait qu'il pourrait l'attraper. La Maestosa se dissipait avec grâce, et engager dans son éternel devenir, elle ne s'interrompait jamais ; Roland Barthes courait encore.

     Enfin, la femme majestueuse disparut entièrement, et Roland Barthes qui ne la voyait plus, se mit à pleurer d'émotion. Elle n'a fait que passer, elle n'a fait que passer ! murmurait-il en ses larmes. Au loin il vit Michel Foucault qui regardait en sa direction ; Roland Barthes qui était tombé comme tombe un corps mort, se releva alors. Vacillant, il marchait vers son ami qui le contemplait tristement. Michel Foucault alla à son tour en direction de Roland Barthes qui allait s'effondrer à nouveau. Lorsque les deux hommes furent à porté l'un de l'autre, ils se regardèrent. Ils s'enlacèrent enfin ; et Roland Barthes disait, Maman ! Maman !

Publié dans Nouvelles enivrées

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