Fafouette : cinquante-septième - La victoire de Pierre Bourdieu

Publié le par Jovialovitch


     Mes très chères ouailles, c’est parce que je n’ignore pas qu’un lecteur averti en vaut deux, que je vous fais s’avoir dès cet incipit que la phrase qui va suivre est extrêmement longue et demande toute votre concentration.  En effet, mes très chères ouailles, vous qui parcourez chaque semaine, et avec une fidélité qui vous honore autant que moi, la prose sublime que je tire du silence de mes profondes méditations, et qui lisez chacune de mes phrases ainsi que les vaches regardent passer les trains, fascinées que vous êtes par ces étranges convois de mots, longs et remplis, tirés par la puissante locomotive d’un style imperfectible, nourri des charbons ardents d’une rhétorique inaltérable, et qui va, sur les rails de l’histoire de la pensée universelle, à son glorieux et éternel terminus – la gare de la Pléiade –, vous, mes très chères ouailles, je vous le dis dès maintenant : rien désormais ne m’exalte autant que de jeter de fringants quolibets à la face de ceux qui le méritent, et cette semaine encore, je n’ai pas pu me résoudre à faire taire mes humeurs pamphlétaires, ni à puiser mon encre ailleurs que dans la haine, le soufre et la colère, ce que vous n’aurez aucun mal à me pardonner – n’est-ce pas ?  

       Ceux qui me serviront de cible aujourd’hui, ce sont tous les individus qui consacrent la Victoire de Pierre Bourdieu. Surtout dans le milieu de l’art – et précisément du septième. Qu’entends-je par cet alliance de concept un peu saugrenue : Victoire de Pierre Bourdieu ?... Eh bien, j’entends ces paumés « dont les papas ont eu de la chance », comme dit le poète : ces innombrables fistons qui n’ont de noms que leur prénom, ces pauvres ères qui passent leur vie à mener leur carrière, ces enfants dont l’unique effort consiste à compenser leurs parents. En somme, les « fils de », les « Juniors » ; ils sont nombreux, les bougres ; je ne pourrais tous vous les citer. Depuis des années, ils fleurissent ; on les voit partout, sur les affiches, dans les théâtres, sur mille plateaux de télévisions. Et soudainement, par leur faute, le mot Gainsbourg ne désigne plus seulement Gainsbarre, ni Depardieu Gérard, ni Delon Alain, ni Mastroianni Marcello, ni Brasseur Pierre, ni Dutronc ni Doillon Jacques, ni Hallyday Johnny, ni Smet Jean-Philippe… et ça n’en finit plus. Il n’est plus un nouveau venu sans qu’il faille demander qui en est le père célèbre, ou l’illustre maman, ou la nourrice notoire – une véritable invasion, vous dis-je.

       La Victoire de Pierre Bourdieu ne m’est pas ici insupportable en ce qu’elle produit des incapables, des bons à nib ou de piètres acteurs – car il nous faut reconnaître que c’est loin d’être le cas. Je ne l’exècre pas non plus au plus haut point parce qu’elle symbolise à mes yeux le pistonnage le plus faisandé, remplace le talent par la pitaine ou la bohème par l’accointance – ce qui est loin, hélas, de ne pas être le cas. Non, mes très chères ouailles, si j'abhorre les artefacts de la Victoire de Pierre Bourdieu, c’est parce qu’ils nous gâchent le plaisir de l’art, et l’innocence immaculée de la création. Ne serait-ce que leur patronyme. On ne peut prononcer leur nom sans penser au prénom de celui qui leur donna le jour. Les pauvres juniors n’ont plus pour ultime argument que leur maigre prénom, car leur nom, ce nom si lourd, si imposant, si grave, ce nom qui n’est pas seulement le leur, en les portant aux triomphes de la célébrité, les écrase surtout. Alors les « fils de » se débattent pour enfin ne plus déclencher que des souvenirs chez ceux qui les regardent, pour ne plus être que de vulgaires contrefaçons, brouillons affadis et dulcifiés de leur père ou de leur mère, pour sortir de l’ombre et n’être plus seulement qu’une simple ressemblance – une ressemblance lointaine et frustrante.

        Mais hélas, ils ne le peuvent. Alors haïssons-les, ces pistonnés qui n’ont eut qu’à naître pour faire partie de la grande famille du cinéma français ; oui haïssons-les, mais je vous en pris, mes très chères ouailles… avec tendresse.

Publié dans Fafouette enseigne

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