Par une douce après-midi du mois de mai

Publié le par Jovialovitch


 « Un soleil bien beurré rôtissait au ciel bleu »

 

      Le monde alors se barbouillait de chaud, d’ombellules sauvages, de mignons sautoirs et de feuilles lustrées et piquantes ; le vent soufflait son pollen gorgé de soleil sur le cadavre oublié de l’hiver ; et de mémoire d’homme, jamais le printemps n’avait été si soudain, ni foudroyant. Cependant, l’hiver paraissait encore solidement ancré dans un glacial microclimat. C’était une chambre – triste, froide – bien trop grande pour son petit locataire : un candide enfançon, à peine parvenu à l’âge de raison, dont le front et le regard, posés avec mélancolie contre les vitres glacées d’une grande fenêtre, semblaient encore tous transis des rigueurs de décembre. Le petit blondinet se trouvait puni de ses turbulences – et privé de sortie durant toutes les vacances ; et dès lors, le printemps était moins pour lui une saison, qu’un spectacle lointain, aussi sublime qu'inaccessible, et dont il était le malheureux parterre.

      Trop aimante pour supporter la moindre touche de chagrin dans les pupilles azurées de son fiston, et trop émue pour avoir encore le courage d’être sévère, la mère du petit bambin se résolut finalement à lever la punition qui pesait sur sa fragile progéniture. Cette tendre défaite fut pour elle la source d’autant de soulagement que de regret ; aussi voulut-elle cacher sa faiblesse à son fils, en dissimulant sa capitulation derrière l’excuse (toujours mystérieuse et lointaine pour un enfant) de la nécessité. « Ecoute bien mon chéri, je suis débordée en ce moment. C’est pourquoi j’aimerai que tu passes chez le maraîcher pour acheter une carotte et deux melons ; voici de quoi payer. Allez, mon petit, tiens-toi brave ! » Sautillant de gaieté, l’enfant s’en alla jovialement au village, sous les yeux attendris de sa douce maman, satisfaite de la tournure des évènements.

         Enfin !... sur ce petit chemin de pierre, baigné de soleil, le petit garçon rencontrait le printemps, et respirait son grand air, dansant d’une course espiègle et joyeuse, entre les fleurs et les prés verdoyants. Il passait le Pont de l’Abbé, croisant le cours malicieux d’une petite rivière, qui comme lui, allait serpentant entre les collines avec enjouement et moult allégresse. Et puis le village arrivait avec ses tuiles rouges et sa petite église ; sur la Place, le maraîcher était là, qui vendait avec bonhomie les « légumes les plus charnus du département » ! Le petit garçon remplit parfaitement sa commission, et acheta comme prévu une belle carotte, et deux gros melons ; puis, ardent de la volonté de bien faire et de combler de fierté sa si gentille maman, il s’empressa de rentrer chez lui le plus vite possible, en activant avec fureur ses deux petites jambes d’enfant.

          Hélas, sur le Pont de l’Abbé,  notre petit homme fit une terrible chute, et s’étendant de toute son long sur le sol, il échappa les trois fruits qui tombèrent dans la rivière !... La douleur stoppa net son candide enthousiasme, et par terre, assis dans la plus profonde solitude, il se laissa aller à ces larmes amères que font naître le sang et l’absence de maman. Au même instant, un brave curé empruntait le pont, et très chrétiennement, il s’enquit du chagrin de notre petit héros. « Eh bien, mon garçon, quelle horrible aventure t’arrive-t-il donc pour ainsi verser autant de larmes ? » Et notre petit ami lui expliquait son drame. « Oh, ne t’en fait mon garçon, je vais prestement aller repêcher cette carotte, et ces deux melons ; par la Providence, ils ne doivent pas être bien loin ! » Et liant le courage à la charité, notre homme d’Eglise enleva sa soutane et plongea dans la profonde rivière.

         Tandis que notre candide enfançon pansait sur le pont la blessure qu’il avait au genou, dans la rivière, notre curé cherchait la carotte et les deux melons. Alors, par une troublante coïncidence, une Bonne Sœur se présenta devant notre petit héros, et lui demanda peureusement s’il n’avait pas vu passer par hasard le prêtre de la Paroisse. L’enfant lui expliqua ce qu’il en était, et aussitôt, fort dévotement, la bonne sœur rejoignit le curé dans la rivière. Les deux paroissiens, animés par la même volonté d’aimer leur prochain, cherchaient fort expertement, et avec moult méticulosité, les trois légumes égarés ; hélas, l’ardente application de leur investigation était fortement brouillée par le flot continu de la rivière, qui les empêchait de voir distinctement les lieux alentours. Aussi, par l'étonnante action d’un hasard farceur ou de l’espiègle Providence, voici que le curé, transporté de charité par la bienveillance de son sacerdoce, se saisissait avec béatitude de ce qu’il croyait être les deux melons perdus de notre petit héros, et qui n’était en réalité que la ronde poitrine sa consoeur épiscopale ; celle-ci, dans la pureté de ses vœux de chasteté, confondait innocemment la carotte tant désirée avec le flaccide et vierge Priape de l’homme du Presbytère, que les remous de la ravine avaient savamment extrait de sa noble simarre.  

     Alors dans un même élan de joie et de contentement, sûrs de leur fait ainsi qu’un très saint-père nimbé de son infaillibilité pontificale : le prêtre et la bonne sœur dirent à notre candide enfançon : « Toto, tes légumes, on les as retrouvé ! »

Publié dans Nouvelles enivrées

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