Prolégomènes

Je est un autre...

  • Jovialovitch
  • Le Moindre
  • Homme
  • 28/06/1990
  • France Loire Saint-Etienne
  • La flétrissure de l'Echec... La Volonté d'Agir... L'Audace d'être Digne... Le Jovial !... Amis, voici la Carpatisme !
  • Célibataire
  • Cinéma Humour création Littérature poésie

Ephémeride

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Archéologies

Volontés d'agir

Guy l'éclair !

Les questions se bousculent dans ta tête ?...
Et personne pour y répondre ?!

Non pas !

A ton intention, lecteur inexpérimenté...
Le Moindre :
Mode d'emploi
 

 

Ami lecteur, souviens t’en : comme toute grande œuvre, le Moindre se mérite. Il ne s’agit pas de le lire ; il s’agit de la conquérir – car le Moindre est une conquête. Ami lecteur, tu dois être digne du Moindre pour espérer en apprécier toute la sophistication ; oui, tu dois avoir l’audace d’être digne de lire le Moindre ! Pour cela, voici quelque clef, lecteur, qui te permettront de déchirer le voile de la complexité, et de pénétrer enfin toute la puissance du Moindre.

 

1) Le Moindre est un quotidien ; chaque jour a son texte, chaque texte à son jour. Lecteur, nous te conseillons de ne pas remonter trop loin dans le temps ; erreur de jeunesse que ce qui à été écrit en  2007...

 

2) Le gros de la production moindresque est initialement réparti par genre, avec : les Nouvelles, les Journaux intimes, le Théâtre et les Poésies. Simplicité extrême s’il en est.  

 

3) Cependant, les propos conséquents de certain texte nous amènent à découper l’ensemble sur plusieurs épisodes, étalés en quelque jour : il s’agit des feuilletons dits : Suites of This – qu’il faudra suivre avec pugnacité (et impatience).

 

4) Les choses se compliquent singulièrement avec certaines catégories de textes qui n’existent que par elle-même : c’est le cas des Fafouette (ensemble de cours magistraux à hautes valeurs ajoutées sur des sujets aussi divers que variés) et des "Oeuvres complètes " du grand philosophe franco-allemand Ernst Suzelmayer, théorien de l'Echec, et de sa flétrissure.

 

5) La situation devient véritablement obscure aux néophytes avec l’existence d’un « roman » à l’intérieur du blog : il s’agit des Carnets du dictateurs, commencés il y a fort longtemps et loin d’être terminés. Qui voudra en comprendre les enjeux actuels devra en revenir au moins à l’incipit ; telle est la dure loi du Moindre.

 

6) Les choses atteignent des degrés insondables de complexité avec les Fragments de Jovialovitch, où se trouvent classés tous les textes qui ont de près ou de loin un rapports avec le Carpatisme, nouvelle philosophie dont le Moindre se fait le prophète. On y trouve actuellement (et dans les années à venir) des « Chants », qui racontent le voyage philosophique d’Aïdigalayou, voyage qui débouchera sur rien de moins que la connaissance absolue du Carpatisme !

 

Lecteur, te voilà initié ; il ne te reste plus qu’à lire. N’oublie pas : le Moindre se mérite, et se conquiert. Nombreuses seront tes souffrances. Mais grande est la récompense : être familier au Moindre, et le comprendre, c’est atteindre à coup sûr : la Béatitude Suprême !

« En ture vers de
nouvelles avenroutes ! »

Jubilatorium





 

 

 

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A vot' bon coeur !

Nulla dies sine linea

Bienvenue à toi, lecteur, sur Le Moindre, blog épistolaire de qualité qui te fera pénétrer chaque jour plus avant dans le champ de la civilisation, à force de Nouvelle enivrées, de Journaux intimes chimériques, d’épisodes feuiltonesques, de Poèmes glacés, de Cours magistraux, de Théâtralités dramaturgiques ou de Fragmets philosophiques quotidiens ; le tout avec la verve des grands jours et l’humour du feu Blog Lukaleo...


Samedi 26 juin 2010 6 26 /06 /Juin /2010 00:20

Van Dyck Portrait d'un homme de qualité et d'un enfant

 

 

     De même que quiconque n’a jamais entendu la Neuvième symphonie, tout homme qui n’a pas vingt ans ne mérite pas de vivre. Car à l’orée de ce grand dédoublement qui célèbre le passage du cercle à la sphère, de la sphère à l’hémisphère, et de l’hémisphère aux pôles, ce n’est pas  seulement une cosmologie qui vient succéder à une autre, c’est la métamorphose obligatoire qui converti l’homme en un géant joyeux, ainsi que l’avait bien vu Beethoven lui-même. S’il n’y a pas de plus cruelle ascension, de plus sinueuse et paradoxale, que celle qui porte insensiblement à ce pic formidable aux petits enfants ; le grand sommet des vingt années, tout blanc et tout grisant, quand on y arrive un beau matin d’été si doux, s’inverse alors la tendance, se modifie la perspective, se bouleverse la respiration : c’est le deuxième accouchement que l’on n’attendait pas ; nous assistons à notre véritable naissance, et nous mourrons à nous-mêmes comme les Socrate et les Enée, ou comme Dante étreignant le corps poilu de Lucifer, et se trouvant la tête en bas, puis à nouveau la tête en haut ; nous nous retournons promptement, et nous sommes englouti par nous-mêmes. C’est ce mouvement inattendu qui nous fait renoncer à notre plate jeunesse ; nous embrassons la rotondité et nous entrons dans le jeu du jour et de la nuit. Nous voulons la Terre comme nous recherchons l’absolu ; nous désirons l’empire, seul nom à la mesure de la sphère. L’âme se converti, c’est le crépuscule du matin, c’est le grand miroir. La cime nie son contrebas comme le centre efface ses bords. Hélas, nous ne sommes ni véritablement à la cime, ni réellement au centre ; catastrophe ! nous renaissons et à quoi bon renaître s’il nous faut oublier la tendre enfance et l’obscure adolescence ; à quoi bon revivre quand il nous suffit que d’être.

            Mais un enfant n’est rien d’autre qu’un protestant qui s’ignore. On le croit influençable, il est le pire machiavélique imaginable, et pervers polymorphe de surcroît. Il n’est certes que matière, et éducation de matière, mais son irrationalisme tout puissant touche à de tels degrés qu’on ne peut le concevoir innocent, pas même honnête. Or l’adolescence s’enracine dans ce terreau matérialiste à l’allure protestante, elle en est le jardin – corrompu et difforme – où peut percer encore quelques maladies tragiques – nietzschéïtes, rimbaldïtes aigües,… - jusqu’à la suffocation finale nécessitant alors la spirituelle transfiguration, à moins de goûter davantage à quelque mort volontaire à l’héroïsme torride. Non en vérité, il n’y a guère qu’un Zola pour diviser à l’infini les aspérités nauséabondes, boursouflées et pathologiques de la matière à son stade barbare, il en est de nous comme d’un vin nouveau sans saveur, fade et tyrannisant les sens. C’est la Caverne de La République, avec ses idées qui ne sont que des ombres inintelligibles, bubons merdiques. Et la matière, grande reine de cette nuit sans fin étend son industrie à l’échelle planétaire, faisant ressembler l’adolescent au Flasque universel, à l’Antéchrist départemental. Qu’ils soient damnés sans rémission.

            Parvenu cependant – à vingt ans - à la crête approximative de cette tour de Babel calviniste, il nous faut faire le choix, le seul qu’il ne nous ait jamais été donné de faire, nous qui nous repentons  maintenant et qui sommes soudain déchirés entre l’Eglise et la corruption, le Mariage et l’arithmétique ; il faudra bien fuir la banlieue de l’existence dans laquelle nous naissons méchamment, la fuir, l’embraser, et l’éclairer finalement, du miroir mirobolant, le grand miroir que nous recevons pour nos vingt ans. Muni de cet instrument initiatique, ne fuyons pas vers les trente ans, retournons-nous en-deçà même de notre vie, entrons dans le champ de la civilisation, entrons dans l’Histoire !

            De l’écran allons vers l’Antique lumière, et tranquillisons cette matière qui proteste de toutes parts, elle hurle, elle bave, elle s’échauffe la bile, quand bien même elle ne serait rien, rien et rien. De sorte que le grand combat peut commencer, il se nomme mon passé, et nous lui opposons l’Histoire. Certes, l’Histoire, mais l’ombragée, celle qui coule dans le secret de l’autre, de la grande, de la tonitruante qui est pleine de bosses et de sang ; dans le secret vous dis-je, le petit ruisseau qui se contemple le soir, cette petite blessure qui imprègne le beau fleuve, le large fleuve ; je ne veux pas les événements, je veux le fluide qui sourd au-dessous, je veux le vin de derrière les fagots. Les vingt ans seront donc la découverte que nous sommes plus anciens que nous-mêmes, tel un vin éternel qu’on transmet mystérieusement. Il n’y a pas derrière nous dix-neuf petites années, il y a l’histoire qu’on refait comme un petit gué à la campagne, et au bout duquel gît le Temps. Entre nous et notre naissance, il n’y a qu’une latence ; passons-là tel des César franchissant le Rubicon, et baignons-nous dedans, car dans l’eau, on est toujours chez soi. Mais retournons d’abord aux sources de notre source, car c’est dans cette dernière que se situe non pas la naissance, mais notre mort.

Par Jovialovitch - Publié dans : Nouvelles enivrées
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Lundi 11 janvier 2010 1 11 /01 /Jan /2010 18:17

egon schiele 061
Ernst Wolfgang von Suzelmayer

( 1878 -1935)


    DEUXIEME FRAGMENT

11 janvier 1910

 

     Deux attitudes face à la Pensée : aspirer à l’océan – ou n’aspirer à rien.

     Les philosophes, d’abord, dont je suis ; ceux qui tentent d’escalader le relief de quelque Vérité, voilée par la vie. Et les mesquins – les prosaïques –, qui ne veulent surtout pas sortir de l’enclave, dont la seule activité philosophique consiste à s’autoproclamer « exceptions », au nez et à la barbe des plus orgueilleux systèmes… Pourfendeurs compulsifs de toutes les dialectiques, ces gens-là s’égayent à déloger de leurs métaphysiques sommaires les quelques Icare audacieux qu’ils rencontrent ; la simple fait de les acculer aux déceptions de la réalité (ce lieu secondaire du monde, où les abstractions les plus vastes et les définitions les plus vagues s’effondrent face à la brutalité aveugle et sourde du moindre contre-exemple) les remplie d’une jouissance triviale et quelconque.

     Il faut les voir, ces amputés de l’esprit, dédaigner par une moue vaguement incrédule, toutes les théories, comme par manque de vitalité ; ils semblent pris d’un vertige dès qu’une « Idée » est formulée près d’eux. Mais ce vertige ne dure guère – bien vite lui succède la résolution (la seule dont ses âmes médiocres soient capables) de réduire aux abois la thèse indélicate, qui effleura, un instant, leur intelligence bornée d’un frisson d’immuabilité. Et les voilà qui s’opposent aux grandes idées, avec des broutilles : le plus souvent, ils réfutent les plus hautes abstractions en convoquant leur nombril, ou celui de leur voisin, ou de leur beau-frère ; parfois, c’est en écoutant attentivement, mesquinement, un raisonnement qu’il parviennent à le disqualifier, en mettant le doigt, servilement, sur un point insignifiant, et vicié, qui fait crouler l’ensemble.

     Il me semble distinguer dans ce plaisir affecté de contredire toute théorie un tant soit peu « élevée », l’atome même de la vulgarité. A savoir : la volonté de ne pas être trompé. Voilà le danger qui plane au-dessus de toute vie intellectuelle, et qui plonge celles qui l’ont inoculé dans une paralysie spirituelle odieuse et incurable, forme ultime d’avilissement : être blasé – faire fi de tous les dieux pour flatuler dans l’incertitude.

      Dès qu’une décision philosophique doit être prise, dans quelque domaine que ce soit, ces concepteurs obtus de viles objections réfutent à tout va – soudainement excités par la terreur sourde de n’être pas dans le vrai… Ce qui n’est pas sûr, bêtement, lâchement, ne peut pas être très intéressant. Leur devise, leur adage favori, celui qu’il chérissent tous, et qu’ils répètent à longueur de salon : « Je ne crois que ce que je vois » – suprême capitulation ! C’est là sans doute l’obsession qui pénètre également tous ces esprits étranges et égocentrés, vautrés dans une morne irrésolution ; ces esprits, en somme, qui font naître chez d’autres, un goût amer de misanthropie ; ces esprits, qui veulent (comme cette conjugaison est explicite) voir le monde "tel qu’il est", en s’efforçant de ne surtout pas distinguer au-dessus de lui les lois, qui peut-être, le détermine – supposition qui les dépasse, et en ce sens : irrecevable, inconcevable et barbare.

       La hantise de se tromper, les efforts qui l’accompagne, constitue une entorse à la pensée, propre aux âmes prosaïques. Ces intelligences tremblantes ne peuvent s’élever à quoi que ce soit ; leur paranoïa les condamne à croupir dans la banalité complète que confère à la vie l’absence totale de certitude – absence qui n’est pas du scepticisme (car le doute y est encore un choix, un principe, une décision), absence que les prosaïques eux-mêmes appellent le plus souvent, par pédantisme et par erreur, du « cartésianisme ».

(Le « midi à sa porte » est le dernier recours des imbéciles ; à mépriser. Être sentencieux demande encore un brin d'audace ; à respecter, donc, quoi qu'on dise...)

(S’il n’est rien d’autre, dans le cours de l’Histoire, qu’une vérole fervente allaitée par d’improbables absolus, l’héroïsme – cette fièvre démente d’adoration et d’enthousiasme, cette épilepsie fanatique qui sécrète de l’inconditionné –, l’héroïsme, dis-je, me semble cependant une dangereuse mais nécessaire essence de la Pensée. Renoncer à tout héroïsme, en matière de Pensée, conduit inévitablement à concocter des métaphysiques de babouins. A bannir, donc, devant les hommes, en face desquels il n'est qu'une convulsion, l'héroïsme est essentiel à la vie, en tant que telle. Une solitude héroïque – voilà qui vaut mieux que le bonheur lui-même.)

Par Jovialovitch - Publié dans : Ernst Suzelmayer, Œuvres complètes
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Samedi 2 janvier 2010 6 02 /01 /Jan /2010 18:48

Count Robert de Montesquiou

Ernst Wolfgang von Suzelmayer

( 1878 -1935)


FRAGMENTS INTIMES

 

      Entre 1910 et 1914, et pour des raisons qui n’ont pas été éclaircies, Suzelmayer a cessé de tenir régulièrement son Journal. Il avait cependant l’habitude de consigner des notes sur les marges de ses manuscrits, des livres lui appartenant, ou des feuilles disséminées  qui lui tombaient sous la main. Ces notes, inédites, ont été récupérées, classées et rassemblées sous le nom de Fragments intimes. Portant sur des sujets divers – philosophique, politique, littéraire ou intime –, elles constituent un témoignage essentiel pour comprendre la vie et la pensée d’un des auteurs les plus originaux du XXe siècle. (Le Moindre)

 

PREMIER FRAGMENT

02 janvier 1910

 

     Il me prend des envies d’écrire, le soir, ou la nuit, juste avant l’aube. J’aime l’hiver pour ses longues nuits – d’où le somme est banni. Je suis conçu pour elles ; je suis un oiseau de nuit.

     Le jour, j’erre. Il me vient des envies de divertissements, et la densité de mes heures se dissout dans la clarté du ciel. Je m’ennuie, le jour ; je ne fais plus ; je passe le temps. Je suis sans vivacité ; perdu dans la grandeur de midi – je ne pense plus qu’à manger.  

     Il me faudrait prolonger mes nuits. Toujours, les rendre plus longues – plus tardives. Mais le sommeil monte en moi comme la mer. Et je n’y tiens plus ; je dors. Je voudrais qu’il n’en fût rien. Je voudrais tenir. Veiller jusqu’au bout, ne rien rater du noir ; et me retirer, seulement, quand une aube funeste s’abat sur le jour. J’aime l’idée que l’essentiel de ma journée se passe en soirée. J’aime surtout que mes soirées soient plus longues que mes journées elles-mêmes. Ainsi je me décale et me recueille – loin d’eux.

      Ermite, vivant à l’écart – et à Paris !... la nuit est la plus belle solitude du monde.

      Le jour au contraire est populeux et coloré. Surtout : il est bruyant. C’est là son principal défaut. La nuit le surpasse en grâce parce qu’elle a l’élégance d’être muette.

      Je crois qu’il n’est rien de plus poignant qu’une chose qui dort. Ce qui est éveillé est agaçant ; ce qui dort fascine – et fait rêver. Toute beauté est dormante, ai-je lu quelque part… Comment dès lors ne pas adorer la nuit – ce profond sommeil du cosmos, cette grande pourvoyeuse de beauté ? Comment ne pas frémir à l’approche du jour, ce grand enlaidisseur universel, qui ranime l’horreur de la vie en faisait s’agiter les fleurs ?... Comme je hais ceux qui ont choisis le jour !... Éreintés du soleil, illuminés chafouins,  théoriciens de l’aube qui vous pâmez devant l’insanité de tout aurore, j’implore au hasard votre fin prochaine !

 

(Dans le mot « Bonjour » – que de vulgarité, que de fausse joie et d’indifférence contenue ! C’est un mot terriblement éreintant ; un mot profondément social. Alors que dans le « Bonsoir » brille quelque chose de supérieur – une teinte bleutée, grave et soyeuse. Il sonne comme une de ces promesses qui germent au crépuscule. Chaque bonsoir contient un secret – une invitation au fond de la gorge. C’est le mot le plus exquisément intime du langage.)

 

(L’Histoire, elle-même, cette grande manufacture d’idéaux et de [mot illisible dans le manuscrit], s’est écrite le jour. La fureur et la guerre sont d’essences diurnes. Les ignominies de la nuit sont bien maigres en comparaison – quelques déclarations d’amour werthériennes, tout au plus…)

Par Jovialovitch - Publié dans : Ernst Suzelmayer, Œuvres complètes
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Mardi 16 juin 2009 2 16 /06 /Juin /2009 17:03

     En ce temps-là, Thierry Vaysse n’était qu’un vulgaire chef d’orchestre de province : sans grâce, sans style, d’une gestuelle aussi nerveuse que maladroite. Il dirigeait avec acharnement et lassitude quelques-uns de ces orchestres amateurs abreuvés des subventions de l’Etat. Il donnait pour le compte du Rotary Club d'insignifiants concerts, où s’enchaînaient devant un parterre néophyte et bruyant, les morceaux les plus affreusement connus du répertoire, tels l’Arlésienne de Bizet, les Danses polovtsiennes de Borodine ou pire encore, le Beau Danube bleu de Strauss fils. De temps en temps, quand un soliste désœuvré rejoignait par miracle ses basses formations, il ne pouvait s’empêcher de monter un petit concerto pour piano de Mozart, ou bien sûr, le célèbre et non moins sublime concerto pour violon de Mendelssohn... Hélas, la médiocrité de ses interprétations ne lui échappait point, ni d’ailleurs celle de son public, qui applaudissait au moindre silence, et prenait pour des « entractes » la fin de chaque mouvement. Souvent, Thierry Vaysse se disait qu’il dirigeait moins ses musiciens que ses auditeurs, et rien ne le faisait plus souffrir que les ovations enthousiastes qu’il recevait à la fin de tous ses concerts ; elles n’avaient pas leur place après de si piètres performances, et sonnaient comme l’emphatique signature d’un public incapable de discerner le bon du mauvais. « Mais taisez-vous dont ! » disait-il jaunement à ceux qui scandaient dans un climat d’euphorie générale : « Thierry Vaysse ! Thierry Vaysse ! »

      Thierry Vaysse était au bord de la dépression, et songeait sérieusement à reprendre sa carrière de clarinettiste. Aussi, pour se remonter le moral, il ouvrit l’un de ses livres favoris : une très belle Histoire de la Musique et des chefs d’orchestre, pleine de remarquables photographies en noir et blanc de Toscanini, Karajan, Bernstein, Böhm, Abbado, Furtwängler, etc. Tous étaient en pleine action. Dans ces étranges poses de chef d’orchestre au travail. Les yeux clos, écarquillés, tristes ou plissés. Les visages couverts de douleur ou de joie, fermés par la concentration, transpirants sous l’émotion ou submergés par le plaisir. Tous avaient des bras immenses, élancés vers le ciel, floués par d’indicibles mouvements. Tous avaient de sublimes mains, qui caressaient l’air empli de musique ou se crispaient soudainement, formants des grimaces, pour raffermir les sons. Thierry Vaysse regardait les baguettes : étrange objet, se disait-il, où tout se tient, où tout se joue… Dans la main de ces grands chefs, elles m’ont l’air si différentes que dans les miennes… Qu’ont-elles, ces baguettes ? Que savent ceux qui les tiennent ? Qu’ont-ils compris et que moi j’ignore ? D’où vient la singulière puissance de ces photographies ?... quel pouvoir magnétique suinte dans ces attitudes, de ces gestuelles, de ces corps immortalisés le temps d’un battement de seconde ?... Que ressentent donc ces génies de l’orchestration, que savent-il de plus sur leur métier, sur leur rôle ? Quel secret les porte si haut dans la beauté ?  N’ont-ils pas comme moi, qu’une simple baguette ?... Pourquoi donc sont-ils si bons ?... Pourquoi diable suis-je si mauvais ?...  

        Thierry Vaysse sentait monter en lui l’amère sensation d’un sanglot. Il était cependant plus ému que triste. Comme ils étaient beaux, tous ces chefs ! Soudain, le sanglot disparaissait de la gorge de Thierry Vaysse – une intuition l’en avait chassé. et se levant, heureux, il prit sa baguette et l’agitant en air, il s’exclama : « C’est ça !... Ma baguette est muette !... C’est ça !... Moi, chef d’orchestre : je ne produis aucun son, pas le moindre ! Oui, c'est ça : Rien que du silence !... Ah ! mon métier est ailleurs !... voilà ce qu’il me fallait comprendre !... mon métier est ailleurs… Je ne suis que silence ! » Frénétique et bouleversé,  il mit en marche le plus savant CD de sa vaste discothèque : la Symphonie « Sympathique » de Karl Schtroumpf par Lorin Maazel : sans nul doute le plus remarquable enregistrement de cette œuvre majeure – pour le moment !

Par Jovialovitch - Publié dans : Nouvelles enivrées
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Dimanche 14 juin 2009 7 14 /06 /Juin /2009 01:56

Dans le cadre de l’Opération « Regard sur la Vie », tous les étudiants de première année inscrits en licence de Philosophie, devront faire un stage d’observation dans le milieu intellectuel contemporain. Organisée par l’université, cette opération a pour but de sensibiliser les futures philosophes à la réalité de la vie active et aux modalités pratiques de leur futur métier de penseur nobélisable. Chaque étudiant en philosophie devra trouver un stage ayant de près ou de loin un rapport avec le monde philosophique ; il s’étalera du 17 au 22 mai, et s’articulera autour d’un « maître de stage ». Un rapport sera rendu le 14 juin.

 

Rapport du stage effectué avec Claude Lévi-Strauss du 17 au 22 mai


   
  Certes, Michel Onfray avait été un maître de stage tout à fait sympathique ; et aujourd’hui encore, je ne puis me ressouvenir de ces quelques jours passés dans son village normand sans un brin de nostalgie, tout humecté déjà, du nectar de l’amitié. Cependant, je m’en rends compte à présent, sa pensée est bien médiocre : ne consiste-t-elle pas, finalement, à resservir les vieilles soupes surannées d’Epicure et de Lucrèce, en les rehaussant d’un peu d’extrême gauche et de nietzschéisme ?... Je le crois. Aussi, pour mon second stage, ai-je résolu de fuir comme la peste tous ces prétendus philosophes qui enfoncent des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre l’assaut de la Bastille. Il m’a semblé que Lévi-Strauss ne faisait pas partie de ceux-là.

       Ma lettre de motivation, que je voulais brève et un tant soit peu littéraire, m’a demandé près de deux semaines de travail ; ce n’est certes pas sans une certaine appréhension – pour ne pas dire une certaine panique  que l’on écrit au dernier géant de la pensée universelle ! Je dois dire que la réponse favorable de celui-ci m’a profondément surpris ; ensuite, après une heure ou deux d’hébétement satisfait, je rentrai dans une intense exaltation, et décidai subitement de lire tous ses livres. Je n’eus le temps que de lire « Tristes Tropiques », mais enfin : quelle lecture !... Quel style, quelle profondeur : quel génie !... Mon exaltation soudain, laissait la place au vertige – à ce vertige, précisément, qui nous vient au pied de ce qui est haut, démesurément haut, de ce dont on ne peut voir la sommet sans perdre l’équilibre. Je relisais sa réponse pour bien y croire. Mon impatience n’était plus qu’effroi. Qu’était-ce donc, quatre jours, en face d’un tel esprit – si vaste et si profond ? Il me semblait que ce n’était rien, désespérément rien : ce continent, que je venais à peine de découvrir, comment, en si peu de temps, aurais-je pu l’explorer ? Et puis parfois, le jour ou la nuit, confusément, une obscure intuition parlait en moi, qui me disait que quatre jours en face de Lévi-Strauss, c’était une éternité.

       L’appartement parisien du fondateur de la pensée structuraliste est assez grand. Sombre, abondamment décoré, fastueusement meublé, haut de plafond, il présente un dédale de pièce et de couloir, remplis de livres, de masques africains et de vieilles vieilleries. Une grand-mère, taiseuse au possible, me conduisit vers le bureau du maître, c’est-à-dire dans sa chambre. Rarement mes pieds foulèrent plancher aussi grinçant. Je crois avoir tremblé durant tout le trajet ; le doyen de l’Académie française n’était plus très loin. Le centenaire. Le géant.

       « Je hais les voyages et les explorateurs » m’a-t-il dit au moment où j’entrais dans sa chambre. Il était assis sur un splendide fauteuil cabriolet ; en face, pour moi, un Louis XV. Je m’asseyais. Il régnait dans la pièce une odeur étrange, atrocement aigre-douce, mélange de lavande, de poussière et de vieillesse. D’une voix très forte, et néanmoins timide, je lui demandais : « Ah bon ?... et pourquoi ?! » Il dormait. Je n’osais le réveiller, et immobile, je le contemplais. Vieux. Sa main tremblait sur un pilulier. Des tubes partout. Et surtout, des livres. Les siens : Tristes Tropiques, bien sûr, mais aussi les quatre Mythologiques, et tous les autres, des dizaines de volumes, immenses, décisifs, infinis, et tout au bout, dans son coffret blanc, avec sa côte havane aux filets dorés, l’exemplaire de son « Œuvres », chez la Pléiade... la Pléiade !... Parfois il se réveillait, subitement, et me parlait du Boléro de Ravel, ou du cru et du cuit. Et puis il se rendormait. J’attendais, je pensais. De longues heures de paix défilaient sans que je n’en susse rien. J’étais comme suspendu ; j’étais étrangement bien. Contre un mur, je voyais cette photo de lui, jeune et barbu, tout étonné, au Brésil, parmi les sauvages. Les plus belles années de sa longue vie.

       Les quatre jours passèrent bien vite. Ils furent sublimes ; jamais je ne les oublierais, je ne sais pourquoi. Une admiration absolue m’habite désormais quand je pense à cet homme, à ce siècle nommé Lévi-Strauss. L’aurais-je lu ? Quand je partais pour la dernière fois en lui serrant tendrement la main, je vis ses deux vieilles lèvres trembler, et ses grands yeux ridés s’écarquiller de fatigue et de surprise. Le vieillard semblait se dire : « Mais quel est donc ce singulier Nambikwara que je vois là ? »

Par Jovialovitch - Publié dans : Journaux intimes
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