Des perles de pluie

PERSONNAGES : Raymond, René, Robert.
Ils marchent tous les trois, dans une rue.
RAYMOND
Moi, je suis un être sensible, les gras ! C’est comme ça, je n’y peux rien. Il me suffit d’un livre, d’une chanson, d’un mot… et hop : me voilà ému, bouleversé. Et je ne parle de petite larme. Non, je parle de quelque chose de plus profond… je parle d’émotion !
RENE
Ah, je te reconnais bien là, mon Raymond, avec ta sensiblerie de libellule. Toujours en train de frissonner en écoutant « Ne me quitte pas » ou à verser des larmes en lisant les Misérables !
RAYMOND
Mais j’assume totalement ma sensibilité. Je dis que cela est sain de pleurer. Surtout quand on écoute du Brel. Et pour ce qui de Victor Hugo, je vais te dire, René : à mon sens, celui qui ne verse pas la moindre larme en lisant les Misérables, celui-là ne peut être qu’un monstre !
RENE
Balivernes que tout cela ! Moi-même, je n’ai pas tiré la moindre larme en lisant ce bouquin : suis-je un monstre pour autant ? Naturellement non. Et à l’inverse ; pleurer en lisant les Misérables, cela ne prouve en rien la hauteur de ta sensibilité !
RAYMOND
Comment ?
RENE
Mais parfaitement !
RAYMOND
Mon dieu, mais ce qu tu dis là est bien absurde ! Si pleurer chaque fois qu’on écoute « Ne me quitte pas » n’est pas la preuve d’une grande sensibilité, alors vraiment, je n’y comprends plus rien !
A droite, un mur. Une dalle.
Robert s’arrête ; les deux autres s’éloignent, sans rien remarquer.
ROBERT, lisant
« Ici, le 22 janvier 1944, dix-huit résistants français furent exécutés par l’armée allemande. »
Il pleure.
RIDEAU