Les Carnets du dictateur, barcarolle IV
23 de février
J'écoutais un trio de Schtroumpf, dans le salon, je méditais, j'avais la ferme intention de violenter Églantine, d'ailleurs je l'attendais, je voulais lui faire comprendre une bonne fois pour toute que je la haïssais et qu'elle aussi devait m'abhorrer ; d'ailleurs la variation larmoyante qu'elle me jouait à longueur de journée n'était-elle pas le signe hautain de sa détestation envers moi ; sinon, n'est-ce pas elle qui m'aurait fiché à la porte depuis longtemps ? Ma fureur ne pouvait guère s'épancher que dans la pensée radieuse de ma Mélisande ; elle finissait de se rétablir, la pauvre enfant, et en ce temps-là, les seules vues que son visage m'offrait était mêlées à l'obscurité lancinante de sa chambre dépourvue de soleil ; même l'air que l'on faisait entrer en ouvrant les fenêtres semblait se perdre dans le noir ; il provoquait encore de telles toux à C. qu'il valait mieux tout refermer, même si la pièce retrouvait alors sa trop chaude mélancolie, stagnante et suffocante. Je ne n'avais cependant guère la joie de visiter souvent C. car les griffes d'Églantine ne trainaient jamais bien loin de ma pauvre échine tiraillée. Oui, il fallait que je m'en débarrasse afin que dès que la lumière baignerait à nouveau les pommettes joyeuses de C., nous puissions fuir loin. Mais elle ne venait pas, Églantine, dieu sait où elle était encore, je devais l'appeler « Églantine ! » Personne ne venait, je me rasseyais indifférent et j'écoutais Schtroumpf.
Le retour du « violoniste dissonant », ainsi avais-je surnommé le père de ses filles, réduisait bien entendu mes possibilités de rompre avec Églantine ; le pauvre homme croyait en plus que nous nous aimions d'un amour fou, fusionnel, wagnérien. Il y avait bien la nuit pour nous séparer, mais voilà bien longtemps que je ne les consacrai qu'à cela, mes nuits, en rejoignant le lit de ma C.
Un après-midi où nous étions seuls dans la maison (avec naturellement C., mon inspiratrice malade), je dis à Églantine qu'il me semblais que je ne l'aimais plus. Elle eut un rire d'enfant, comment ? me répondit-elle, cessez de dire de âneries pareilles. Sa réaction me surprit, d'autant que son visage tutoyait le pire drame, à sa vue, on la croyait affligé d'au point tous les péchés de l'humanité (Églantine, drame en trois actes, pensais-je cyniquement tant son jeu était médiocre et son malheur enflé de toute part, au point qu'on pouvait y lire toute une symphonie de Karl).
Pourquoi avez-vous un visage si triste, d'abord, lui demandais-je en haussant le ton afin de me montrer tout à fait décidé et parfaitement sur de moi. A cela, elle ne dédaignait pas de répondre que son visage était tout à fait normal et qu'elle ne comprenait pas ce qui m'inquiétais tant. Bref, je finissais par abandonner, je ne parvenais pas à dire correctement les choses, suffisamment clairement et arrogamment. Je renonçais donc une fois de plus et je me retrouvais avec le violoniste fou qui me causait de musique, de son Églantine et jamais de C. ; il m'en disait des nouvelles seulement quand je le questionnais : « oui, elle récupère pour l'instant, elle récupère. » Quant à Églantine, il me disait qu'elle m'aimait profondément, etc, etc ; sur la musique, il me parlait de Schtroumpf, seulement de Schtroumpf, il n'y avait que ce nom qui lui venait à la bouche, il devait penser que j'ignorais les autres ; « Vous savez que Schtroumpf a composé des opéras, aussi ? Assez déconcertants, d'ailleurs. J'en ai interprété un ; Il Biturono, oui c'est cela, vous connaissez ? L'aria de l'Acte 2, sublime ! » Bien sûr qu'il était sublime, mais avais-je vraiment le temps de discuter de cela ?! Et ma C., pourquoi ne guérissait-elle pas, pourquoi ne se levait-elle pas de ce lit, qu'attendions-nous pour partir de cette maison, et fuir et le père et Églantine, qu'est-ce que je foutais ici plongé dans l'ennui le plus âpre, pourquoi ne pouvais-je pas aller embrasser ma C. librement au lieu d'attendre que minuit sonnât ; il n'y avait rien à faire pourtant, je ne pouvais rien dire à Églantine, pourquoi le hasard ne m'aidait-il pas, pourquoi elle ne se faisait pas écraser par une voiture en portant une lettre à la poste ? Pourquoi ne trébuchait-elle pas dans l'escalier en descendant le matin, se rompant l'anévrisme, alors que son intention était de voir si j'étais bien là-bas, dans le salon, en train d'écouter du Karl Schtroumpf. Pourquoi ne tombait-elle pas de cheval et ne se fracassait-elle pas la tête sur un rocher qui trainerait-là, par hasard, juste en dessous ? Pourquoi ? C'est à croire que le hasard n'existe pas ; pourquoi vivait-elle, enfin ? Toutes les nuits je désirais sa mort, je me sentais sortir de mon corps tant cette soif me faisait souffrir, et je m'imaginais déjà dans ma nouvelle vie, sans Églantine, feignant toujours d'être affligé d'une peine immense apprenant sa disparition, alors même que ma tristesse serait autant singée que le funeste visage actuel de mon Églantine désespérée.