Où dorment les corbeaux

Quand on va dans les cimetières, le temps est toujours maussade. Hélas…
Robert passe sa vie au cimetière ; il est veuf – Feu Denise…! Calvaire que son chemin quotidien – maussade – de chez lui, jusqu'à chez elle – morte ; Robert est bien seul. Sa retraite, il la passe devant la tombe de sa Denise, au cimetière. Et comme une fourmi peut porter dix fois son poids, Robert porte son deuil ; chaque jour, des années durant, il a amélioré la tombe de sa Reine, comme le ferait d’une fourmilière une colonie toute entière. Certes, le monde et les choses, Robert ne les oublie pas, ni aujourd’hui, ni hier. Mais tout de même… sa vie, c’est sa Denise ; il la croit son architecte ; il se veut son ouvrier – son abeille – et c’est ainsi qu’il a consacré ses dernières forces à cette tombe, qu’il avait rêvé chef-d’œuvre posthume d’un amour que la vie aura endormi, et que la mort aura réveillé – dans le cœur du survivant.
C’est ainsi qu’avec une patience d’orfèvre et une passion inébranlable, Robert, de ses petites mains chevrotantes, brava l’austérité froide et automnale des cimetières, travaillant sans relâche à l’embellissement du tombeau – tendre caveau. Il améliora la croix d’albâtre, et son doux Jésus ; il changea l’orientation du cercueil, et faisant preuve d’une rigueur architecturale stupéfiante, il repensa de fond en comble la disposition des blocs de marbre ainsi que leurs couleurs. Et enfin, dans un ultime effort, fait de sueurs et d’acharnement, alliant la grâce des mots à la profondeur du style, il envoya à sa Denise – ô Muse aux doigts de fée – une sublime lettre d’amour en forme d’épitaphe, à jamais gravée dans l’alabastrite pied-de-poule de la postérité.
Mais Robert, hanté par la grandeur de ses illusions, ne pu jamais se satisfaire complètement de son œuvre tombale. Celle-ci, aujourd’hui encore, ne lui convient pas ; il lui manque ce petit « quelque chose », infime et précieux, qui ferait d’elle exactement ce dont il rêve. Cela est certes beau ; mais ça n’est pas ça. Robert ne peut cependant se résigner à tout recommencer, ou même à changer quoi que se soit. Il se laisse aller à la contemplation mécontente et perpétuellement insatisfaite de son œuvre. Tous les jours, sous le ciel maussade des cimetières. Cette tombe, il aurait voulu qu’elle soit le reflet de sa Denise ; son âme élevée en cénotaphe, son souvenir sculpté dans la pierre. Il désirait tant voir dans ce Christ crucifié – plaqué or – comme la beauté, indéfinissable et divine, de sa Denise, qui, cinquante ans durant, avait rempli sa vie. Il rêvait de voir, dans ce marbre luisant, le portrait de sa Denise chérie, indélébilement tracé sur le papier du cimetière. Il voulait voir dans ses inscriptions ambrées, empruntes d’un lyrisme poignant, comme la survie, au-delà de la mort, d’un amour que Robert porterait en lui, jusqu’à la fin – comme un sacerdoce.
Mais rien. Tout cela, aujourd’hui encore, Robert ne le retrouve pas, dans son tombeau. « Oui, c’est bien cela : quelque chose ne va pas. Un rien de décalage, une pinte d’oubli, et cette tombe n’est plus la mienne. Je l’ai raté. » Il continue cependant de venir la voir, tous les jours, sous le ciel maussade, sa Denise, sa belle Denise, dans son noble tombeau, qui n’est pas à elle. « Non, ma Denise, ce n’est pas tout à fait cette demeure-là que je voulais de te faire ! Et cette épitaphe n’exprime rien de mes sentiments profonds ! » Ainsi, le temps passe. Mais un jour viendra, où Robert, soudain, lèvera les bras, au ciel, et de rage et de douleur, il hurlera : « Oh ! Flétrissure de l’échec ! » Et c’est là, tandis que son cri résonnera dans le silence grisâtre des cimetières, qu’une joie sans fin envahira son âme : cette tombe, finalement, cela lui paraîtra évident, était totalement réussie. Elle était même un chef-d’œuvre d’une envergure exceptionnelle : bancale, inachevé, ratée, décevante… elle était comme sa Denise, comme son couple, comme lui ! Elle était ratée – parfaitement.
Alors, il sera serein, Robert. Cette tombe qui ne lui convenait pas, il verra qu’elle était toute sa vie. Et le temps maussade, dans les cimetières – aussi.