Christophe Point et l'Homme-calembour (Acte I)

Christophe Point et l’Homme-calembour
Tragicomédie grecque en trois actes
Personnages : CHRISTOPHE POINT, l’HOMME-CALEMBOUR, le NESTOR, une VIELLARDE, un COCHER, des VOYAGEURS
ACTE I, Scène 1
CHRISTOPHE POINT, le COCHER, les VOYAGEURS
La scène se passe sur la place d’un village de campagne.
Une diligence arrive ; Christophe Point en sort le premier, suivi des autres voyageurs.
CHRISTOPHE POINT, se dégourdissant les jambes
Palsambleu, quel interminable voyage !... Ah ! Ah ! Et quel étrange pays : sauvage, aride, désert – un véritable enfer ! Je prie Dieu de ne jamais y revenir, ah !... n’êtes-vous pas de mon avis, messieurs dames ? (Tous les voyageurs sortis de la calèche se dispersent rapidement – sombres, apeurés, silencieux.) Eh bien, où allez-vous comme ça ?... Mais enfin… Attendez ! (Un temps.) Ah oui, alors vraiment, quel étrange pays !... Ils ne m’ont pas dit un traître mot pendant tout le trajet ; et maintenant que nous sommes arrivés à bon port, ils me quittent tous sans dire au revoir !... (Un temps. Tous les voyageurs ont disparus.) Malpolis, va ! (Il se tourne vers le cocher, qui s’occupe de ses chevaux.) Dis-moi, humble postillon…
LE COCHER, à voix basse
Tais-toi dont, étranger !
CHRISTOPHE POINT
Mais je…
LE COCHER
Chuuut !
Dans le silence le plus complet, le Cocher donne son baluchon blanc à Christophe Point, remonte sur sa calèche, et repart sans rien dire.
Scène 2
CHRISTOPHE POINT, seul.
Eh ben ça alors ! Alors là, vraiment, je n’y comprend rien… Mais quel étrange pays !... Pourquoi les gens se taisent-ils tous ? Et pourquoi cette angoisse que je lis au fond de leurs yeux ? Pourquoi diable sont-ils tous si terrifiés ? (Un temps.) Et que vais-je faire, moi, dans ce pays que je ne connais pas, dans ce pays malheureux qui me fuit comme la peste ?… (Il s’assoit par terre.) Je ne vais tout de même pas jongler ; je suis trop seul pour cela. (Levant la tête.) Et il est encore trop tôt pour aller cueillir les étoiles. (Un temps. Il regarde autour de lui) Mais enfin, il doit bien y avoir quelqu’un de bonne volonté dans ce foutu village ! Eh oh ! Y’a quelqu’un ?!
Scène 3
CHRISTOPHE POINT, LA VIEILLARDE
LA VIEILLARDE, surgissant de nulle part, à voix basse
Tais-toi, étranger – n’en dis pas plus je t’en conjure ! (Elle s’approche, suppliante.) Es-tu fou, jeune et impétueux fakir ? (Elle conduit Christophe Point jusque sous les premières arcades qui se présentent.) Ainsi, c’est toi, cet étranger excentrique qui vient de débarquer dans le village, tout fringant et de bonne humeur ?
CHRISTOPHE POINT, à voix basse
Euh, oui, c’est moi… mais…
LA VIEILLARDE, à voix basse
Pauvre fou ! Il te faut fuir au plus vite, fakir – avant qu’il ne soit trop tard ! Par le nombril du Pape, je ne sais quelle idée saugrenue t’a menée jusqu’ici, dans cette vallée de larme lointaine, maudite et sauvage, mais je te conseille de t’en retourner au plus vite dans tes pénates!... Il se trame ici des choses qui te dépassent, étranger, des choses qu’il ne fait pas bon savoir !
CHRISTOPHE POINT, à part
Tiens voilà qui est intéressant, et mettra un peu d’entrain dans mon séjour en ce village morne et fadasse (A la vieille de nouveaux, à voix basse :) Il n’est pas question que je parte, vieille femme !... Tu viens d’éveiller en moi la curiosité !... Dis-moi un peu ce qui vous fait si peur dans ce pays étrange et mystérieux !
LA VIEILLARDE, à voix basse
Mais tu divagues ?... Fakir inconscient du danger ! Vas-t’en, dès que possible ! Fuis ces lieux maudits pendant que tu en as encore le temps ! Pars vite et ne reviens jamais !
CHRISTOPHE POINT, à voix basse
Dis-moi la cause de vos tourments, vieille femme ! Qu’est-ce dont qui vous fait si peur dans ce triste et insignifiant village ?... Hein, quel mal ronge votre âme d’angoisse et d’effroi ? (Fort. En tenant la vieille par le bras.) Vas-tu me dire enfin ce qui se passe ici, au lieu de me supplier à partir ? Parle, te dis-je !
LA VIEILLARDE, terrifiée
Je t’en prie étranger, plus bas… ou nous courons tous deux à notre perte… Dieu tout-puissant… (Elle fait un signe de croix.) Celui que nous redoutons, étranger, celui qui nous fait si peur, à nous autres vivants, c’est l’être qui habite dans le manoir, là, au sommet de la montagne… Lui…
CHRISTOPHE POINT
Lui ? Dans le manoir ?.... Mais quel est son nom ?
LA VIEILLARDE, en larme
Son nom… Nul ne le sait, et si je le savais, à la vérité, je n’oserai le prononcer… Cependant, dans le pays, nous l’appelons… (Un temps.)
CHRISTOPHE POINT
Alors… comment l’appelez-vous ?!
LA VIEILLARDE
Nous l’appelons… l’Homme-calembour !
Elle pousse un effroyable cri, et s’en va en hurlant à la mort.
Scène 4
CHRISTOPHE POINT, seul
« L’Homme-calembour »
Par le sang du christ, qu’est-ce donc cela ?
FIN DU PREMIER ACTE