Journal d'un de ceux-là

Publié le par Jovialovitch



      C’est ma tête qui s’incline… ou mon dos qui se courbe ? J’en sais trop rien. En tout cas, quand je marche, je regarde mes pieds. Comme si le bonheur était sous mes chaussures… Ça se saurait. Je suis rentré dans le bar vers dix heures. Y’avait du monde. Moi, j’étais tout seul ; alors je me suis avancé. En regardant mes pieds. J’avais envie de les plaindre, ce soir-là, mes pauvres pieds. Alors je me suis assis. Et puis, j’ai commandé une vodka, une Rachmaninoff (ma préférée). Avec de la glace, parce que ça fait un petit tintement, tout joyeux – dans le verre. Je l’ai bu, bien vite ; ça donne du courage. Et puis, j’ai cherché, autour de moi. Y’avait, des jeunes. Des rigolos. Y’avait des vieux. Des femmes, aussi ; entre copines, ou avec leur jules. Au fond, il n’y avait personne ; rien que des ombres et des sourires. Des solitudes en partage.

       J’allais donc sortir. Je commande une seconde Rachmaninoff. Et puis, je ne sais plus comment, mais au fond de la salle, derrière une colonne, j’aperçois quelqu’un d’intéressant. Une sacrée tête. Je crois qu’il boit une vodka ; ça en a la couleur. Il ne met pas de glace – un puriste. Je l’observe, je le scrute. Ce type à une tronche pas possible. Et des cernes merveilleux ; entre le bleu, le jaune, le gris, le vert… on dirait du Watteau. Il a les cheveux en salade niçoise, une barbe aiguisée par trois jours de jachère. Et un teint d’aurore boréale. Le plus triste du bar, assurément. Je me rapproche de lui, il le faut ; une table est libre à sa droite. Ses yeux sont d’une tristesse infinie. Le genre à être toujours au bord des larmes. C’en est un, c’est une certitude. Il faut que j’aille lui parler. Je me tâte, j’hésite, j’ai un peu peur. Je commande une troisième Rachmaninoff. Sans glace cette fois. Je la bois ; je ne suis plus timide.

       Alors, je m’approche de lui ; il ne me voit pas. Je ma baisse, je lui parle ; il ne m’entend pas. Je lui touche l’épaule : il sursaute. Je m’excuse, il me regarde, un peu surpris. Je lui demande si je peux m’asseoir. Il me cligne des yeux. J’interprète ça comme un « oui ». Je m’installe en face de lui. Je le regarde qui me regarde. Et je ne peux rien lui dire. Je ne fais que me taire. Mais il semble qu’il n’attende rien d’autre de moi. C’est comme si on s’était toujours connu, et qu’on se retrouvait. Comme si on était de vieux copains, de vieux ennemis. Je ne sais combien de temps tout cela dure. Mais je sens qu’à chaque seconde, ma certitude se fait plus forte, plus aiguë : ce type en est un. Il est comme moi. Et il sait qu’il est des miens, et que je suis des siens.  

       Alors sans rien nous dire, brusquement, d’un commun accord, nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre, et nous fondons en larmes… Et nous sanglotons, versant sans pouvoir nous arrêter des soupirs de douleur interminables. On se console mutuellement d’un deuil imaginaire, en versant des pleurs par centaines sur l’épaule de l’autre. Nous sommes comme deux frères enfin réunis ; nous sommes pour l’autre une mère autant qu’un fils. Cela dure, et dure encore. Nous imitons le bruit des violons. Puis, nous nous arrêtons ; on se regarde dans les yeux, en reniflant un petit coup. Nous sortons du bar, et dans la nuit noire, nous marchons tous les deux, côte à côte, des heures. Moi, je regardais mes pieds ; mon compagnon, pareil. Et puis, d’autres commencent à nous entourer, de plus en plus nombreux : des courbés, des cernés, qui comme nous, regardent leurs pieds. Et plus la nuit devient demain, plus ils sont nombreux, ces livides semblables, naufragés, qui marchent en silence, en regardant leurs pieds. Et tout d’un coup, nous formons une foule, dense et courbée ; et plus tard encore, nous sommes un cortège, immense, infiniment silencieux, qui revient de l'amour, qui traverse la nuit, qui regarde ses pieds… les Désespérés.

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Publié dans Journaux intimes

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P
hey! j'aurais peut-être voulu que ça dure plus longtemps avant la fin; vous-y avez pas pensé?
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