Celle d'au-dessus

Il paraît qu’elle avait dans la gorge un contralto… Elle était silencieuse.
Elle restait cloîtrée dans sa grande chambre du deuxième étage, sans jamais en sortir. On ignorait tout d’elle ; même son nom. Certains érudits l’appelaient Sémiramis ; mais le plus souvent, on disait « elle ». De toutes les filles, elle était la plus demandée, la plus célèbre, et dit-on, la plus belle. Sa présence imprégnait tous les recoins de la maison. Les filles en parlaient souvent, presque tout le temps, et dans leurs chuchotements, la fascination se mêlait à la jalousie. Les clients qui passaient régulièrement rêvaient tous d’aller frapper à sa porte. Mais il fallait être riche ; la patronne veillait à sa « perle ». Alors, on se rabattait sur les autres.
Ce soir-là, c’est la routine : la plupart des habitués sont là, plus quelques étudiants venus pour la première fois. Les filles, sur leur divan de diva se font une joie de les accueillir. Elles sont diablement affriolantes, d’une gaieté qui les rend plus belles encore. Le salon est animé, comme toujours : la musique des rires recouvre celle du phono, et les odeurs de femmes pâmées à l’extrême enivrent les hommes. Ça sent le taffetas. Les flammes de bougie se dandinent dans leur bougeoir, et les miroirs nombreux décuplent l’animation. On voit les clients qui donnent des colliers de bras à leur favorite, en déposant des baisers de cinquante francs sur leurs belles joues vermillonnées ou leurs seins parfumés. Les filles font mine d’être farouches, et lorsqu’on touche à leurs bas serrés d’un cran, elles froncent leurs grands yeux de génisse avec un sourire aguicheur ; c’est le désir qui monte.
Puis, brusquement, rompant l’enfance, certains couples sortent du salon, et vont dans les chambres, comme des ombres vers la chair. On ne le revoit plus pendant une bonne heure. D’autres cependant, jouent encore au chat et à la souris. La patronne, qui déplace facétieusement son gros corps de gaines en frous-frous, fait mine d’être familière avec tout le monde. Elle lance néanmoins des regards scrutateurs sur chacune de ses filles, et zieute sans cesse l’escalier qui mène au deuxième... vers elle. Un homme y monte ; un habitué, qui vient presque tous les soirs. Un instant, les autres clients le regardent, avec envie. Ils aimeraient bien être à sa place. Piquées au vif, les filles ramènent sur elles l’attention de leur client. La jalousie fait des merveilles : elles n’ont plus aucune pudeur, elles sont félines, absolument : nues jusqu’au bout des ongles. Les clients sont ravis.
La patronne approche de l’escalier. L’homme le monte doucement, comme s’il avait peur. Comme avec du respect. On l’entend qui respire lentement, avec les poumons qui tremblent. La Maîtresse de Maison le suit, silencieusement. Le client va vers le fond du couloir. Le bruit d’en dessous se perd dans la distance. Un halo de quiétude parfume le couloir. Il semble qu’il y fasse nuit. L’homme frappe à la porte, où se elle se trouve, Sémiramis, la mystérieuse. La porte grince. Elle est ouverte. Il l’ouvre ; à l’intérieur, c’est l’orient. Une voix, un contralto enroué : « Viens. » L’homme avale sa salive, et il rentre.
La patronne redescend. Une ou deux heures passent. Les premiers clients s’en vont. La plupart sont « ma foi bien satisfaits ». Elle les salue tous, leur dit de revenir, « demain » le plus souvent. Puis, c’est l’homme du second qui sort de chez elle. Il sourit, comme soulagé. Une tristesse colorée de sérénité habite ses yeux. Il est heureux, profondément, comme un candie enfançon qui regarde le printemps.
« C’est cinq cent francs ! » lui dit la patronne.