Fafouette : quarante-neuvième - De l'écrivaillon

Nous ne parlons que trop des Grands. Les génies, permettez-moi de le dire, cela suffit : parlons un peu des médiocres, que diable !... Ceux-là existent aussi, et nous devrions les mépriser au moins autant qu’on admire les grands. Adonc, nous parlerons aujourd’hui d’un certain type de médiocres, ces laiderons informes et contrefaits qui tentent d’embrasser la plus belle et exigeante des femmes : la littérature. Nous les appellerons les écrivaillons. Ceux-là même qui sont de fond de poubelles, et qui occupent pourtant les têtes de gondoles. Je ne les citerai pas : d’abord parce que vous les connaissez ; ensuite parce que leurs noms sont indignes et de mes doigts, et de vos yeux, mes très chères ouailles. Ces médiocres, voyez-vous, je suis bien trop anticonformiste pour les aimer ; ces médiocres, sachez-le, je les déteste de toute mon âme. Et si je leur consacre, à ces minables, l’honneur d’un peu de mon temps et de ma réflexion, ce n’est que pour mieux les dédaigner, et rajouter à l’aversion animale que je leur porte instinctivement, le mépris souverain de ceux qui ont un cerveau.
Certes, l’écrivaillon a un cerveau ; mais il ne sait point s’en servir. J’en veux pour preuve qu’il estime de bonne foi que le rôle d’un littérateur digne de ce nom est, tenez-vous bien, de « donner du plaisir aux gens » ! Résultat : le cyrénaïque écrivaillon limite son art à cent cinquante mots de vocabulaire, mollement disposés dans des phrases qui ont pour devise nationale l’apophtegme suivant : « sujet verbe complément », et la forme emportant le fond, notre pseudo-littérateur racontera des histoires simples et haletantes, avec de l’amour dedans et de l’émotion facile remplie de bons sentiments. Comprenez bien, mes très chères ouailles, que le meilleur moyen de donner du plaisir, c’est de ne surtout causer aucun désagrément. Et c’est ce que fait à merveille l’écrivaillon : car on ne peut causer le moindre désagrément à ses lecteur, lorsqu’on produit une littérature trop anémique pour être dangereuse en quoi que ce soit. Et c’est bien le drame, mes amis.
L’écrivaillon recherche le confort. Il câline son lecteur ; il le berce par de courtes phrases, aussi suaves qu’un miel sans goût : pour le lecteur fatigué d’une grosse journée de labeur, ses livres sont aussi doux que le chant d’une volaille vivante pour qui meurt d’inanition. Cette littérature est comme un canapé, qui épouserait parfaitement les formes du poster érudit de ses lecteurs. On s’y assoit dessus ; on s’y repose, on y est bien : on s’y s’endort, et après, on l’adapte au cinéma. Cette littérature nous endort !
Et je dis qu’il n’est rien à faire de tout cela. Je dis que l’écrivaillon est un rustre. Je dis qu’un vrai livre de littérature n’est pas un pouf sur lequel on vient se changer les idées, ni une serviette de plage sur laquelle on bronze sans s’ennuyer. Je dis qu’un livre de littérature n’est pas au service de son lecteur ; je dis que c’est l’inverse. Je dis qu’une œuvre d’art n’est pas faite pour divertir celui qui la contemple, pas plus qu’un Delacroix n’est là pas pour égayer la tapisserie du boudoir de madame. Je dis qu’une œuvre d’art est une conquête : et chaque lecteur doit être prêt à affronter avec courage et ténacité les montagnes immensément hautes de la chaîne des Arts. J’affirme que rien n’est plus beau que de parvenir au sommet d’un mont, et de contempler alors le paysage vaillamment conquis. Je dis que l’écrivain véritable produit des œuvres qui sont comme ces femmes subliment belle, mais distantes et farouches qu’il faut séduire, alors que l’écrivaillon, lui, indigne de vivre, ne produit que de viles catins, qui se donnent dans les bras du premier venu pour assouvir les plaisir les plus bas. Mais mon dieu, que faisons-nous de l’amour !?... que faisons-nous de la jouissance ?
Lecteur, brûlons ces œuvres qui nous endorment, celles du Confort, et choisissons celles qui nous exaltent celles de Conquêtes ! A vos bibliothèques !...