Journal d'un colosse anonyme

Publié le par Jovialovitch

    
      Ce n’est pas que je sois mélancolique… non, je ne dirai pas ça : c’est trop européen, la mélancolie. C’est anglais, la mélancolie. Je ne suis pas mélancolique, moi. Rien à voir. Non, ce qui m’arrive, c’est… c’est… Mais enfin que m’arrive-t-il ?!... Je suis quelqu’un d’enjoué, d’habitude !…  je personnifie l’espoir… je SUIS l’espoir, la nouveauté, la jouvence du monde ! Je suis né pour être jeune, pour donner de l’air frais, pour agrandir les horizons, pour insuffler du mouvement… et là, me voilà qui tremble, qui m’énerve et pleurniche comme… comme un bébé  !.. Oui, c’est bien cela, mon Dieu, je me crois jeune, mais en réalité, je ne suis au mieux qu’un enfant terrible, au pire un « vieillard tombé en enfance ».

       Voilà quelque temps déjà que j’ai perdu ma rage. Ma rage légendaire. Je l’avais avant. Je l’étais, même. Aujourd’hui, plus rien… Je suis fatigué de tous mes combats. Ils ont été trop nombreux, et pour la plupart, ils ne valaient même pas la victoire. De défi en défi, on perd le goût de la conquête ; on s’habitue. Faut comprendre, je me suis lancé à tout vitesse dans l’aventure, j’ai détalé comme personne, foudroyant tout le monde. Alors depuis le temps,  je suis usé d’être toujours devant. C’est vrai que cette place de premier, je m’accroche dessus comme un fou : mais bon dieu, c’est usant de jouer les aînés, quand on est le dernier-né…

        Moi, j’ai été le sourire du monde ! Je l’ai bariolé tout entier. Je suis l’ouest infini qui s’élance et qui vole, je suis le souffle qui soulève tous les hommes !... Je suis le frison du monde, et j’ai lancé sur sa peau des milliers d’étoiles glacés, qui l’ont traversé de part en part. Je voulais gratter le ciel ! Mais j’ai vieillit, je fatigue… Je me trouve maintenant perché au sommet du monde, coincé sur l’amoncellement de ma propre gloire. Je suis un monolithe trop faible pour supporter son propre poids. Je suis un géant saisit par le vertige. Mon dieu, c’est ça, J’ai le Vertige. Voilà mon mal, le vertige… J’ai peur, une peur bleue, je suis terriblement faible… Alors je me rassure : et j’hausse le ton, je fais couler le sang, je me gave de bombe et de colère. Et ça n’arrange rien : j’inspire plus la haine que l’amitié, le mépris que la crainte. Et je sens mes pieds qui s’enfoncent dans le sol… Et je m’embourbe tout entier avec eux. Et plus je m’énerve, plus je décline ; je suis comme un clampin hystérique pris dans les sables mouvants. Je suis un navire trop gros, qui ne peut même plus flotter.

         « Au secours ! » Je m’embourbe, je me désagrège, je suis ruiné, endetté, en décrépitude. J’en appelle à Dieu, tout le temps, touts les cinq minutes… Et le moindre baragouineur qui se présente, qui parle avec un peu de gouaille, qui me promet monts et merveilles, qui réussit à me faire croire que, oui, je peux m’en sortir, ou que je peux quoi que ce soit, qu’importe ce que je peux si je peux encore pouvoir : alors moi, ce type qui me sourit, qui me désire, qui me redonne un peu de courage, qui me redonne cette rage d’avant, en me disant que je le peux moi, je le crois, ce bonhomme, moi, je l’adore, moi je l’embrasse, moi je l’idolâtre, comme un dieu nouveau. Et je chiale comme une gamine rien qu’à entendre sa voix. Oui, moi, je chiale…

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Publié dans Journaux intimes

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