Les Carnets du dictateur, la solitude et sa suite V (3/4)

Publié le par Jovialovitch


23 de janvier

     Les quatre sœurs avaient maintenant quitté leur demeure, leur père, et l'amoureux que j'étais, bien que celle avec qui je partageais mon semblant de vie, n'était peut-être pas celle que j'aimais vraiment. Ainsi donc je n'aimais pas Églantine ? Plutôt, l'amour qui me faisait me soumettre tout entier à C., de façon si violente et si nubile, cet amour hypnotisant, ce réveil prodigieux, était au fond tellement altier qu'il ne pouvait permettre à mes bras par trop enlacé autour de son corps incarnadin et emperlé, d'étreindre encore un autre parfum, une autre bouche, un autre cœur. Comme le père mélomane se trouvait seul, et que ses filles l'avaient quitté honteusement, et que je restais la dernière oreille à laquelle il eut pu exister, moi qui me sentais si bien et si mal, assis dans ce fauteuil rutilant, miracle du siège revêtu, depuis quoi néanmoins toute ma vue sur les choses de ce monde, et de la pièce où j'étais, semblaient étrangement floues, mais donc, comme nous étions deux, solitaires dans une nuit d'hommes virils, il s'adressa à moi d'un air grave que je ne lui connaissais pas, non il ne se lança pas dans un dithyrambe pour Karl Schtroumpf, mais parla ainsi : « Voyez-vous, l'état actuel d'Églantine me tourmente beaucoup ; voyez-vous encore, son état ne fait pas que de me rendre triste, d'un déchirement pâmant ses turpitudes et sa perdition, non, - et il se lança dans une vaste analyse psychologique de ses quatre nymphes – son état m'agace. Églantine est parmi toutes, celle qui souffre le plus. Je me suis toujours senti proche d'elle bien qu'elle n'était pas sans dégager une froideur extrême, mais cela n'était qu'un écran par lequel il fallait passé, et qu'elle a d'ailleurs considérablement percé. Elle n'est plus l'être muet de son enfance, elle s'en est, si vous voulez, affranchi ; bien qu'elle ne soit pas davantage heureuse. Cette tristesse que dénote les larmes qu'elle peut verser en ce moment, si rapidement, que se soit en riant, ou alors parce qu'on l'a blessé à peine, est la preuve de sa souffrance. Elle ne montre plus guère d'intérêt pour les choses, et ne le cache que guère, et si cela passera, je dois dire que, plus que chagriné, j'en suis déçu par ma fille. Dire que je ne fais pas un très grand cas d'Églantine n'est pas vrai ; seulement je vois qu'elle devra devenir plus sociale, mais cela n'est encore rien, plus profonde, plus sage. Par ailleurs, la ressemblance avec sa mère me frappe tous les jours, la voyant, je crois voir sa mère.

     Ma seconde fille, qui est l'aînée, est attachante, intelligente, très ouverte, cultivant en même temps un mépris prononcé et affiché pour « les gens », pris en général toujours, ce qui m'a toujours amusé. Sa beauté est remarquable : elle est élancée, svelte, sa poitrine est obligeante, son visage est à la fois d'une grande harmonie ronde, et légèrement architectural au niveau du nez et peut-être du menton. En revanche, parfois, elle peut s'égarer dans l'amour ; elle perd toute lucidité, et s'illusionne tellement que je me demande ce qu'elle va devenir.

     Ma troisième fille, la cadette de deux ans de la précédente, est sans doute la plus heureuse de mes filles. Elle est exubérante, mais sait se montrer attentive et réfléchie. J'ai beaucoup parlé avec elle et je manifeste envers elle une tendresse vraiment intime. Elle est moins jolie que ses autres sœurs, mais elle est rayonnante et pétulante ; elle a beaucoup de tact et rivalise sur ce point encore avec l'ainée.

     Ma dernière fille est la plus sublime. Je la connais assez finement, pourtant il me semble toujours que je ne l'ai pas totalement saisie. Elle est extrêmement belle, et c'est elle qui est responsable de cette beauté : en vérité, c'est une grâce qu'elle incarne, quelque chose de quasi céleste. Son sourire presque incessant est la marque de sa timidité qu'elle a toutefois toujours réussi à combattre et à maîtriser. Son corps est d'une grande perfection, et son esprit est, plus que véritablement intelligent, d'un instinct supérieur même à toute intelligence. En plus de cela, elle est dotée d'une malice tout à fait délicieuse, qui me fait secrètement jubiler derrière mon masque paternel.

      Voilà mes quatre filles. » Et comme il achevait son monologue, elles apparaissent toutes quatre, scintillantes d'une clarté stellaire qui les confondait au ciel monochrome parsemé de luminions qui se levait derrière elles ; elles s'installèrent dans le canapé et je croyais avoir devant moi, et mes yeux qui discernaient mal, quatre flamme incandescentes, safranées et cascadantes. A la vue de la quatrième, une bulle de paradis éclata au ralenti dans le sein de mon cœur.

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