Les Carnets du dictateur, la solitude et sa suite V (2/4)

21 de janvier
Pourtant ce que je vivais là, jadis, dans les draps, dans la fièvre et la folie ne devait être que le commencement. Je me souviens que j'avais quitté la chambre de C. comme j'y avais fait mon entrée, la tête ne me permettait plus de me retrouver, C. n'avait rien dit, ni bougé, est-ce qu'à cet instant elle ressentait une affectation optative ? Tomba-t-elle amoureuse de moi, d'un amour fou à ce moment précis ? Je ne sais pas en vérité, mais je ne peux l'imaginer sans m'effondrer, l'épreuve est insoutenable, je ne le puis. C'est dans ces conditions de nostalgie doucereuse mêlée au désir ardent que la semaine pris fin pour moi et que j'entrai le cœur battant chez Églantine où les filles étaient toutes quatre réunies-là, avec leur père, devant la télévision ; elle étaient assises, rayonnantes, sur le canapé, toutes fardées, toutes belles ; en entrant j'en remarquais précisément deux : l'une paraissait extrêmement triste, l'autre, plus belle que toutes. Mais enfin c'est la deuxième qui attira d'abord mon attention, mon cœur frappait tellement que j'avais du mal à me maîtriser, j'étais à moi tout seul le cœur amoureux qui meut la terre, j'embrassai ses deux joues mais tout ceci n'était peut-être qu'un rêve, mon visage devenait excessivement pâle et je nageai dans la sueur, dans la maladie, je croyais que je finirai par m'évanouir, et puis alors Églantine, qui me frappa par l'immensité de son chagrin, par son deuil qui multipliait d'ailleurs son charme, je la vis et on aurait dit qu'elle était en larmes, je m'imaginai la prenant dans mes bras, et pleurant à mon tour, avec elle, comme si un tourment infernal devait nous accabler. Mais il y eut finalement la jovialité du père pour me sortir d'un embarras singulier, de ces huit bras féminins, et de ces huit joues empourprées que je venais de baiser successivement, et qui me firent l'effet d'autant de couteau enfoncé en ma tête ; la gène et le malaise avaient été primordiaux. « J'ai encore l'intégrale de Schtroumpf, claironnât-il, vous l'avez oublié la semaine dernière ! » Mes oreilles étaient devenues insensible au nom de Karl Schtroumpf, et c'est avec un effort de premier ordre que je parvins à répondre, je n'avais plus la force de parler du compositeur car je ne pouvais plus que l'associer à une maladie, qui me fit trop de mal pour être davantage endurée. Il m'annonça ensuite que ses quatre filles devaient sortir ce soir et qu'il aurait la joie de me tenir compagnie. Comme je reprenais un peu de conscience et d'hardiesse, je dus dire une chose qui le fit rire et qui fit parler la pauvre Églantine, dont le teint cadavérique s'efforçait tant bien que mal à paraître vivant. « Eh bien, cher ami, tu ne nous raconte pas ta semaine ? » Toutes, à cette question vénielle avaient détournés les yeux de l'écran et me fixaient maintenant avec insistance, même le père avait eu la curiosité aiguisée par la question de sa fille, et il dardait ses son regard facétieux envers mon pauvre visage, de façon attentive et grotesque. Je me sentis rougir et je dis d'une voix défaillante que je n'avais rien fait du tout, que j'avais lu, que j'avais écouté de la musique, enfin que j'avais marché, mais que j'étais consterné par la semaine que je venais de passer (!), par mon oisiveté accablante, etc, etc. « Et qu'est-ce que tu as lu de beau ? » m'interrogea-t-elle à nouveau, davantage à vrai dire pour causer que par intérêt ; mais mon calvaire était grand, et l'atmosphère si malsaine. Qu'elles partent ! pensais-je avec empressement. Ma voix me brûlait maintenant la gorge, et je répondis de manière convaincante « Le Rouge et le Noir ! » Cétait un pur hasard car je n'avais pas ouvert un livre de toute la semaine, ni lu une seule ligne, ni même écouté une seule note – étais-je tellement occupé ! - A la réponse que je fis, je vis le visage d'Églantine sourire d'une façon étrange, avec une sorte d'insistante ironique, avais-je donc dit une énormité cynique ?