Christophe Point, au clair de lune (Chant V)

Aïdigalayou était maintenant parti, plus aucun son de la lyre de Christophe Point ne pouvait l'atteindre ; aussi le crépuscule avait-il imposer sur le monde les ténèbres et le silence. Aïdigalayou était heureux de gambader-là, dans cette nature qu'il reconnaissait à ses bruissements, mais la tristesse parfois le saisissait car le visage de Christophe Point, son lyrisme et sa voix de sorcier normand, lui revenait, étreignant tout son corps pour le pousser à s'arrêter, à faire demi-tour, au moins pour entendre une dernière fois son chant sublime. Mais Aïdigalayou, bien qu'il marchait en vent contraire, n'eut jamais totalement la faiblesse de se retourner, il avait beaucoup plus d'audace, et il devait enseigner le Carpatisme.
La nuit avait toujours effrayé Christophe Point, et il était seul, dans la peur la plus grande, à pleurer le départ de son maître. Ses yeux d'aigle étaient rivés par-delà son village, mais son corps, lui, était bien en-dedans ; ce n'est pas qu'il aima son pays d'un amour à sens unique, mais il pensait toujours qu'il pourrait arriver, non pas un messie, mais une alternative, un changement profond qui ferait de demain, un monde meilleur. Or voyait-il en Aïdigalayou, la personnification même de cette providence. Outre cela, c'était l'ombre de Christophe Point qu'on percevait, parmi les toits et les arbres, car la lune rayonnait devant lui, du côté vers lequel allait Aïdigalayou. Comme des idées baroques lui venait, et qu'il aperçu une étoile qui brillait davantage dans le ciel éteint, il pensait que c'était sous cet astre stellaire qu'à minuit devait être né le Carpatisme, et que son maître allait le recueillir, celui qui avait dit « J'apporte le Carpatisme. » Dans la lueur opalescente que la Lune diffusait sur la terre des hommes, Christophe Point aurait voulu voir, réfléchit en cette lumière, son maître marchant dans la plaine, mais la blancheur paraissait si immobile, que cette idée était improbable. C'est pourtant dans cette Lune que se réfugiait toutes les larmes de Christophe Point qui, certes, n'avait pas la tentation de partir, mais qui aurait aimé être, lui aussi, un Aïdigalayou, et apporter aux hommes, la vérité. Au fond, pensa-t-il, ne dois-je pas finalement l'oublier, comme lui m'a sans doute déjà ôté de sa mémoire, après tout, il reviendra et je n'aurai plus besoin de lui. Et Christophe Point se mit a jongler avec des quilles.
Aïdigalayou repensait à ces énigmes que Christophe Point lui avait proposé et auxquelles il n'avait pas répondu. A quoi bon ma solitude ? repensa-t-il. Et le cœur d'Aïdigalayou parla en ces termes : « Serais-je donc déjà d'un autre monde ? La solitude serait-elle un penchant lugubre ? Un solitaire serait-il donc un homme mort ? Non, en vérité Christophe Point, c'est bien le contraire ! Aïdigalayou n'est-il pas en train de se confondre avec la nature dans sa solitude des profondeurs, là dans les ténèbres, et son chant jovial, est-il un cri de détresse ou plutôt l'exaltation de la liberté d'esprit. Plutôt qu'un égoïste, Aïdigalayou, tu veux exister le plus possible ! Mais le désir le plus ardent de vivre est si près de la mort la plus brutale ; aussi la solitude est bien la seule chose qu'Aïdigalayou veut enseigner : la solitude de l'esprit qui acquiert vivacité et goguenardise ! C'est à la fois si peu et tellement, la vivacité de l'esprit, c'est ce que nous nommons, nous autres : le Jovial ! » Aïdigalayou fut satisfait d'avoir résolu la première énigme de Christophe Point, alors il songea à la seconde : Quel est mon but, quel est mon bonheur ? Suis-je heureux ? Et le cœur d'Aïdigalayou répondit : « Ton but, Aïdigalayou, n'est-ce pas d'enseigner le Carpatisme ? N'es-tu pas le prophète qui annonce mille et trois trésors tous contenu dans le Jovial ? Aïdigalayou, souffres-tu ? Et alors ? Ne connais-tu pas des moments sublimes qui transportent ton cœur ? Alors tu oublies la musique !» Aïdigalayou fut à nouveau satisfait car il avait maintenant résolu les deux énigmes de Christophe Point. Néanmoins, comme il n'était pas encore tout à fait sûr, il préférât poursuivre sa route, sur le sentier désert et se sentir lui-même chemin, longer les prés et se sentir lui-même flore, traverser la rivière et se sentir, lui même pont.
Christophe Point était encore parmi les ombres des chênes et des rochers, un peu surélevé sur une petite colline, il ne voyait qu'un vaste océan noir ; il contemplait encore la Lune et imaginait qu'Aïdigalayou la contemplait avec lui, seulement, il était seul, et comme il avait cesser de jongler, et qu'il eut soudain très peur, il courut à travers la ville, et rentra chez lui, sa guitare en bandoulière ; quelle ne fut pas sa surprise de voir que déjà, de ce côté-ci, le soleil naissait à peine ; il dit à son cœur : «Regarde donc, c'est la naissance d'Aïdigalayou, regarde donc, c'est le petit matin du Carpatisme ! »