Fafouette : quarante-huitième - Le cinéma de l'instant

Nul n’ignore ma cinéphilie : « question cinoche, j’en connais un rayon ! » Il est vrai, mes chers pauvres ouailles, que j’ai mené une bien longue et complète carrière de cinéphile, au cours de laquelle, Parbleu, j’ai bien ri et bien pleuré !... Certes, le cinéma, en tant qu’art, c’est avant tout… de l’émotion ! Au fond, je veux bien le croire : un bon film, c’est du frisson. Mais enfin, ce dont il me vient l’envie de traiter aujourd’hui, c’est d’un genre de films particulier. Enfin, d’un « genre », pas vraiment ; plutôt d’un principe. Une sorte de poétique, de style, qu’on retrouve dans de nombreux films, le plus souvent américains, et pour la plupart, médiocres.
Ces films se caractérisent par un traitement original de la notion de Temps : un traitement cinématographique en somme de l’écoulement des secondes – écoulement que le septième art est après tout le seul à pouvoir maîtriser. Il s’agit de films remplis à ras bord de zooms et de ralentis, où les effets se superposent les uns sur les autres, et où le style final est incontestablement lisse et léché, fossoyeur du cinéma direct d’antan. Il s’agit de ses films où la musique est omniprésente, recouvrant chaque seconde de chaque scène sous une verve épico-pompiériste caractérisée. Voyez-vous à peu près de quoi je parle ?
Un exemple : ce sont ces films où quand un personnage réfléchit, il regarde dans le vide ; alors une musique arrive, une musique en sourdine, comme au loin, à travers l’écho, une musique qui force la tension. Un travelling circulaire doublé d’un zoom se fait autour du personnage, qui bouge un peu, au ralenti, naturellement : il réfléchit. Alors des images défilent rapidement sur l’écran ; des images que le spectateur connaît, petits bouts de scènes qui remettent tout en question. Les pensées intérieures du protagoniste méditant résonnent en voix-off : et soudain, après un fracas profond et presque inaudible, comme le battement d’un cœur, nous voilà revenu à la réalité. Dans ces films, tout ce qui nécessite du temps est présenté en quatre minutes. Par exemple, le héros décide de se muscler : musique et séquence où plusieurs mois vont défiler au fil des secondes, en fondu-enchaînés successifs, et durant lesquels le personnage fera des altères, des pompes, du footing et des abdos. Quatre minutes plus tard, un an est passé, et le bonhomme est devenu costaud. Sauf que dans le vraie vie, ça ne se passe comme ça.
Nous avons tous vu ce genre de scènes, et par conséquent, ce qui est d’une logique implacable, ce genre de films. Pour moi, lecteur, le défaut de ces films sans plan-séquence et sans silence, c’est qu’ils sont trop cinématographiques. Rien n’y est vrai, tout y est trop travaillé, trop appuyé pour faire vrai. Ces films transfigurent de façon excessive une réalité qu’ils rendent « invivable », non vécue, et derrière les effets de la pellicule, ils cachent qu’ils n’ont rien dans le ventre ; la musique incessante ne fait que dissimuler leur silence, et la poétique de l’instant qu’ils déploient emphatiquement n’est là que pour décorer l’ennui. Certes, c’est bien torché, et souvent, en les voyant, on se laisse emporter, et on passe de bons moments : mais je le crois, ces films-là sont trop polies pour être honnêtes : ils ne sont faits que pour être visionnés, ils sont pensés, jouées et montés exclusivement pour être vus. Il s’agit d’un cinéma non-existentiel, qui enferme le spectateur dans sa dimension de spectateur, et qui lui interdit de pénétrer à l’intérieur de l’œuvre. C’est que voyez-vous, il n’y a pas de musique dans la vie du spectateur quand il a peur, ou quand il est heureux ; pas de ralentis quand il embrasse sa femme, ni de violons quand il est triste. Le spectateur ne peut penser devant ces films ; il ne les vit pas, ces films ; il ne fait que les voir, comme hypnotisé. Par conséquent, ce cinéma-là ne provoquent rien que des sensations : sensation de peur, de rire, de vertige, d’angoisse ou d’exaltation. Mais jamais des émotions. Et ça, c’est bien dommage.