Journal d'un docteur de sa sorte

Qu'est-ce qu'a été ma vie ? Une précaution inutile ? Non ! Un immense combat ! sans fin, extraordinaire combat, épuisant, affreux, excédant, médiocre ; j'ai connus toutes les arcanes du pouvoir, j'ai été de tous les moments historiques, des plus grands, des plus inconséquents ; j'ai été pendant quarante ans homme du tout Paris, de toutes les mondanités, j'ai séduit les cœurs d'innombrables femmes, je les eus dans mon lit, toutes ! Je me suis usé tel un Don Juan, depuis ma plus lointaine enfance, j'ai été de toutes les immoralités, un vrai Casanova ! J'ai été un décadent, je fus si haut parfois, puis si bas ; quoi encore n'ai-je pas vécu ?
L'intensité de mon existence fut celle d'un de ces grands hommes de la Renaissance, de ceux qui meurent à trente ans, de ces Borgia, de ces Médicis ; une intensité de vie qui vous conduit tout droit à la folie, et pourtant, je suis encore – hélas – de cette terre, comment puis-je encore y avoir goût ? Ne devrais-je pas être un désabusé? un désillusionné ? Un vieillard sénile tremblant devant tout son passé devenu précipice, un aigri devant son tombeau, un pessimiste obstiné, un pauvre charognard trônant sur les branches stériles du dernier arbre, devenu squelette, d'un pays désolé, d'une région malade, qu'il domine maintenant de son œil si lucide et si fatigué ; ne devrais-je pas enfin mourir ? Moi qui n'a plus aucune espérance devant lui, moi qui fait parti de ces hommes qui, normalement, doivent soit mourir, soit s'effondrer lorsque leur existence s'achève. Ils n'ont plus que leurs yeux pour voir là où ils sont arrivés, les types dans mon genre, où ils sont arrivés au terme d'une épopée si invraisemblable, si longue, si héroïque, et là où ils sont arrivés, comment peuvent-ils encore poser leurs yeux dessus sans être pris d'effroi : tout s'est arrêté, tout est fini, tout est misérablement vide, tout fut vide ; voyez-vous cher journal, je me sens Ulysse, de retour en Ithaque ; comment puis-je y vivre, nonobstant Pénélope, sans m'ennuyer après tout ce que j'ai vu, connu, vécu ? Comment vivre encore dix ans, vingt ans dans ces conditions, moi qui ai cru vivre une décennie alors que quarante années étaient passées sous mes yeux, atteints de la pire cécité, et dont les paupières se sont soudain rétractées, marquant la fin de mon ivresse et le début de ma peine ; mais pourtant, je me demande,...oui, en vérité, quand on a assisté à toutes les luttes, quand on a été de tous les coups bats, de tous les triomphes, de toutes les défaites, de toutes les joies, de tous les malheurs, quand on a trompé tous ses amis, quand on aimé tous ses ennemis, quand on s'est battu avec eux, durant un demi-siècle, quand on a tout lu, quand on a écrit tous les livres, quand on a été de tous les spectacles, de toutes les télévisions, de toutes les radios, de tous les les articles, de tous les journaux, de toutes les espérances, quand on est passé par tous les enfers, tous les purgatoires, tous les paradis, quand on vit encore après tout ça alors que la mort aurait du nous faucher au sommet de notre vie, de notre gloire, quand on sent le vide comme seul et dernier compagnon, quand on est épuisé mais pas suffisamment, quand l'ennui est plus fort que toutes nos joies accumulés, quand la souffrance vous reste comme les yeux pour pleurer, quand vous revivez votre jeunesse comme un doux murmure derrière une grande porte qui l'étouffe, quand vous n'avez plus que la proximité du lointain, quand vous voyez vos enfants qui vous rattrapent, qui vous dépassent, quand vos petits enfants vivent innocemment, dans leurs chagrins heureux, quand vos femmes pourraient être vos filles, quand vous avez toujours vu la vie comme un immense amusement que vous avez pourtant pris au sérieux, d'un sérieux grave et tragique, quand tout le monde est mort sauf vous, quand votre solitude vous est vertigineuse, quand vous avez perdu toutes les notions de la timidité, de l'aisance, du bonheur, de la douleur, du sérieux, du rire, de la vie, de la mort même, de la beauté, de la laideur, de l'amour, quand résonne le glas puis le silence, quand on a été tout ça et de tout cela, comment, je vous le demande, comment puis-je encore pleurer en lisant du Stendhal et en entendant du Rossini ?