Les Amours d'Astrée et du Bituron
Mêmement que la plupart des autres hommes, le Bituron aimait les femmes plus que tout au monde. On ne compte d’ailleurs plus ses multiples conquêtes, ni les innombrables enfants illégitimes qui en découlèrent (sur le sujet, voir : Q. Legornu, Les rejetons du Bituron, Paris, Fayard, 1990), tant les excès volages de son caractère versatile l’ont condamné à ne mener le plus souvent que des amourettes sans lendemain, qui bien que révélant d’intéressantes facettes de sa psychologie, n’offrent en elles-mêmes rien d’autre que des passades donjuanesques où l’ivresse sexuelle l’emporte sur celle de l’amour, ce qui est bien dommage.
Il serait cependant malhonnête d’en rester là. En effet, le Bituron, qui en ce temps-là voyageait beaucoup, traversa un pays nommé Forez, qui en sa petitesse contenait tout ce qu’il y avait de plus rare au reste des Gaules. Enchanté par les charmes bucoliques de cette plaine où allaient serpentant les ondes claires de moult ruisseaux, il décida d’y faire halte, dans la solitude et le silence, en dormant à la belle étoile et en se nourrissant de radicelles. Dès lors plongé dans la contemplation du monde alentour, le Bituron n’en sonda que mieux les profondeurs de son cœur : aussi comprit-il soudainement que celui-ci était comme un manoir dont le locataire serait momentanément plongé dans un lourd sommeil. Moult en fut-il déconforté, car ce sire engourdi qui habitait son cœur, n’était autre que l’amour, comme cela est pour tous les autres cœurs.
Mais le Bituron n’en voulut pas pour autant écourter son séjour, ni sa solitude ; il se sentait bien ici, parmi les fleurs, les prés et les forêts, tirant de la grandeur du ciel, du cycle des jours et du flux des rivières comme un sentiment d’éternité, que nul ne semblait pouvoir ébranler. Et comme rien ne le pressait de partir, comme il ignorait l’heure et ne savait le jour de son départ, il se sentait totalement libre, hors du temps, n’ayant plus pour dernière notion des secondes que le tic-tac incessant des aubes et des crépuscules.
Un matin que le soleil commençait à dorer le haut des montagnes d’Isoure et de Marcilly, le Bituron fut tiré de son paisible sommeil par un bruit qui ne lui était pas familier. C’est sur l’autre rive de la tortueuse rivière de Lignon qu’il découvrit la cause de son réveil : un troupeau de moutons, dont les bêlements parvenaient jusqu’à lui. S’asseyant avec satisfaction, le Bituron observait ce spectacle grégaire qui le remplissait de tendresse ; tout à coup, la silhouette d’une femme se profila d’entre les roseaux, et le tira de sa rêverie. L’un des plus beau moment de la vie du Bituron commençait alors – des plus étranges, aussi.
Car le Bituron était attiré vers cette bergère énigmatique, dont la position était suffisamment lointaine pour inspirer le mystère, mais cependant assez proche pour faire naître le désir : elle était là où les imprécisions de la vue peuvent être comblées sans trop d’invraisemblance par les puissances de l’imagination, et notre héros s’en donnait à cœur joie, rampant du bout des yeux dans une fascination que sublimait son impuissance. La rivière, comme une muraille, l’empêchait d’approcher, et le tumulte des eaux couvrait sa voix comme une main contre sa bouche ; à son grand dam, il voyait sans pouvoir être vu, et il ne discernait qu’une esquisse, que son âme savait sublime, mais que ses yeux, malgré leurs efforts, ne pouvaient voir ni clairement, ni distinctement. A cet instant, le Bituron sentit le locataire de son cœur se réveiller avec la fulgurance des conquêtes : aussi s’oublia-t-il complètement, et n’écoutant plus que l’amour qui parlait en lui, il s’enfonça dans l’eau, pour rejoindre cette bergère sur l’autre rive, ou au moins pour la voir de plus près !
Mais les rivières du Forez sont impétueuses, surtout le Lignon : aussi le Bituron fut emporté. Avant que les eaux ne le submergent et qu’il ne dériva longuement jusqu’à la Loire, notre héros vit la bergère affolée, qui levant les bras, coura en sa direction. Ni le Bituron ni cette bergère ne se revirent. Le Bituron quitta rapidement le Forez pour ne plus jamais y revenir, blessé dans son cœur par cette histoire qui par ailleurs, le rendit aquaphobe. On dit de la bergère mystérieuse qu’elle s’appelait Astrée, et que ceux qui l’aimaient n’avaient pas fini de s’en voir avec ce satané Lignon. Mais cela est une autre histoire…