Christophe Point, factotum della città (Chant IV)

2.
Aïdigalayou était aux portes de la ville, il avait marché longtemps sur une rue interminable, seul, et il devait maintenant retrouver Christophe Point, mais son guide n'y était pas. Aïdigalayou avait déjà le regard porté par-delà les vallons de la campagne verdoyante du doux pays de Christophe Point ; il y avait un vide immense au loin, un vent froid fouaillait l'herbe haute des prés, et de petits îlots de forêt sombres émergeaient de cet océan émeraude dans lequel, corps et âme, Aïdigalayou allait s'embarquer ; ce spectacle eut fait frémir combien de cœurs vaillants ? Comme personne ne venait, Aïdigalayou était décidé a franchir le pont qui le séparerait cette fois-ci définitivement de Christophe Point, et qui serait le symbole de leur rupture ; le premier s'en irait dans le monde pour voir ce qui s'y passe, le second demeurerait en sa ville bien-aimée et y apporterait joie et frénésie ; ne surnommait-on pas déjà Christophe Point, « le frénétique », depuis son retour ? Mais, alors qu'il porta un ultime regard sur la cité ensoleillé du même soleil qui illuminait jadis le Pic de la Gaudriole, Aïdigalayou pouffa à peine et s'en alla. Seulement, il entendit qu'on chantait derrière lui, alors il s'arrêtait. Le chant était lointain mais se rapprochait vivement « Quel est donc cet importun ? » pensa Aïdigalayou. Mais soudain, surgit de derrière les maisons, magistralement, Christophe Point orné d'une guitare en bandoulière, il chantait et dansait d'une façon telle qu'Aïdigalayou sentit en lui de l'exaltation. Il était suivit par de jeunes gens qui l'escortaient et formaient une danse endiablée, ces derniers qui n'avaient pas revus Christophe Point depuis qu'il s'était éloigné de son village natal, hurlaient à tue-tête : « Le retour de Christophe Point ! Le retour de Christophe Point, factotum della città ! » et ils firent une farandole autour de leur idole qui se réjouissait de cette joie d'une pureté infinie. Aïdigalayou semblait ému par ce spectacle, mais Christophe Point cessa subitement sa polka car il savait bien que le moment de la séparation était venu. Quant aux gamins, il les congédia.
Plus personne ne souillait la solitude des deux hommes. Ils se prirent mutuellement dans leurs bras mais leur étreinte fut brève car un homme marchait dans leur direction. « Bonjour à toi Christophe Point, factotum della città ! » cria cet homme à la démarche peu académique. « Salut ! noble roturier, lui répondit son serviteur ; Ne vois-tu donc pas que ce moment est historique, reprit-il ; voyez qui nous quitte ! voyez l'homme qui s'éloigne de votre cité ; cet homme qui rayonne plus que tout autre, regardez comme son œil est vif ; tout ce qu'il regarde est immédiatement transpercé par cette flèche fulgurante ! C'est Aïdigalayou ! et lorsque il sera de retour, ici en cette ville, vous comprendrez qui est cet homme, vous comprendrez sa puissance et son chant, car cet homme, mes amis, cet homme apporte le Carpatisme ! » A ces mots, l'homme rustre qui avait reconnu celui qui prononçait tantôt son discours sur la place publique ne répondit rien car il n'aimait guère ce genre d'hommes froids ; en vérité, il n'avait pas compris le traître mot du charabia de l'amphigourique Christophe Point. Aïdigalayou, lui, était triste car il voyait bien qu'il ne serait jamais qu'un homme seul, accompagné par sa pensée, et que cet homme qu'il avait devant lui, ce grossier personnage, était le même qu'il avait vu s'esclaffer bestialement quand il discourait, jadis. Aïdigalayou dit alors : « Va-t-en pleutre ! Hélas le nom d'Aïdigalayou n'arrivera jamais à tes deux oreilles, et tu m'oublieras à chaque instant de ta vie, hélas pour toi, homme ; d'ailleurs te souviens-tu de mon nom ? » L'homme qui ne comprenait décidément rien fit demi-tour et se sentit fort mal à l'aise. Tandis qu'il s'éloignait, d'une façon toujours aussi discourtoise et maladroite, jetant par moment des regards par dessus son épaule biscornue, Christophe Point entama sur-le-champ quelques notes de musiques qui plurent à Aïdigalayou ; « Un chant pour adieu, songea-t-il, quelle émotion ! »