Celui qui passe à la télévision

Publié le par Jovialovitch


      Le philosophe qui passe à la télévision, il y passe le plus souvent au début de l’été. Après la première épreuve du bac, qui est celle de Philo. Il est invité pour expliquer ce qu’il fallait répondre au sujet de cette année ; alors on l’écoute, parce que ça intéresse tout le monde. D’autre fois, il passe pour présenter son livre ; mais là, c’est plus rare, et surtout, plus tard ; parce que ça n’intéresse personne. Le philosophe qui passe à la télévision, ça c’est sûr, il a vraiment une tête de philosophe, avec ses cheveux un brin ébouriffés, son costume tout noir avec col roulé, et surtout, son sourire : paisible et serein, d’un calme presque compatissant.

      Le philosophe qui passe à la télévision, il est toujours ravi de répondre aux questions qu’on lui pose.  D’ailleurs, quand on lui en pose une, il ne réfléchit même pas avant de parler : tout de suite, il répond, avec cette enthousiasme prudent dont il a le secret, et qui lui donne ce débit à la fois rapide et posé. Faut le voir quand il s’exalte un peu ; c’est toujours avec cette retenue d’enfant, qui lui fait bomber le torse, écarquiller les yeux vers le ciel et bouger ses mains en d’élégantes chaloupes, ni théâtrales, ni italiennes. Le philosophe qui passe à la télévision, il a une voix si douce qu’elle fond dans l’oreille, en rendant clairs les raisonnements les plus obscures ; elle est exquise, cette voix fluette enrubannée de délicates expirations qui donnent à des mots comme « Bergson », « Spinoza » ou « Blaise Pascal », le raffinement tendrement efféminé d’un accent teinté d’engliche. Agréable à écouter, ce prof de philo qu’on aurait aimé avoir, en terminale.

       Et puis, il semble tellement passionné, avec son sourire et sa voix qui tremble, qu’on l’écouterait juste pour le plaisir de s’extasier. C’est qu’il démêle des nœuds inextricables, les sujets les plus ardus du baccalauréat deviennent simples comme bonjour avec lui ; sa tendresse est comme un couteau tranchant qui n’entre que dans du beurre : elle ne force pas, elle passe dans notre raisonnement sur la pointe des pieds, comme une caresse sur la matière grise. Comme il est doux, le philosophe qui passe à la télévision !

       Alors il explique la réponse au sujet « Peut-on désirer sans souffrir ? » (très beau sujet, selon lui) ; et en l’écoutant, tout le monde se tait, surtout ceux qui n’y connaissent rien. Les femmes l’adorent, ce philosophe : elles sourient affectueusement pendant toute sa prestation. Elles le regardent comme une bête curieuse, avec cette attention un peu surprise et non moins attendrie qu’on parfois les mères face à leur bambin, d’où surgit ce sourire à la fois moqueur et envieux, plein de cette bienveillance paternelle qu’inspire « cette bande de rêveurs », dont en secret, on aimerait bien ressembler. Et puis, quand le philosophe qui passe à la télé finit par dire ce qu’il aurait répondu dans sa synthèse du sujet sur le désir, elles ont soudain envie d’applaudir, comme après un saut à la perche réussi. Alors on lui demande au philosophe quelle est sa devise, ou son petit mot pour l’été, avant de se quitter pour un an, et ne se revoir qu’à l’heure du prochain bac. Le philosophe répondra par une phrase de Nietzsche, et alors, toutes ses groupies, derrière leur téléviseurs, elles noteront  sur un petit post-it aimanté contre leur frigidaire que « ce qui ne tue pas rend plus fort » et le soir, avant de s’endormir, elles y réfléchiront cinq minutes, et trouveront que ma foi, c’est pas faux !

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Publié dans Nouvelles enivrées

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L
a oui alors !on lui ferait des calins à cepauvre philosophe ... phillipe delerm a t il rejoint la rédaction ? je reconnais là sa patte ...le cynisme en plus ! allez, vous pouvez etre flatté ^^
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C
j'adore mes semblables!<br /> surtout à la télévision!
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