Madame Chloé

Publié le par Jovialovitch


     Voilà dix années que je n'avais plus vu son visage solaire s'ébattre en des rires lustraux s'exfoliant dans les intermittences de ses joies chagrinées et rétractiles qui palpitaient-là comme de petites bêtes ; voilà dix années que je n'avais pas vu ce visage adolescent, elle avait seize ans la dernière fois et elle incarnait la jeune fille en fleur à l'ombre de laquelle je contemplais son allégresse printanière, sa taille papilionacée, sa mâte pâleur, son inflorescence nerveuse, ses seins modestes, son corsage échancré, ses tressautements qui pullulaient, les scintillations enfin, de ses dents, desquelles sonnait un rire vif, alerte, d'où transparaissait une agitation extrême, presque souffrante ; ce rire n'était jamais que le paravent dévoilé, les dentelles translucides, le bas de soie de pudeur que transperçait cruellement une douleur sans nom, déchirante, dont l'intensité devait aussi déborder dans des larmes ; je l'avais entendu mille fois, et je l'entendais encore. Ainsi, maintenant, je m'approchais l'esprit vultueux de ces souvenirs tout emplis par l'émotion et qui semblaient autant de voix contrapuntiques dont la résonance inondait dans ma tête, et qui était transportée pas de joyeuses paroles ; d'ailleurs j'entendais les souvenirs lyriques de ma propre jeunesse desquels j'étais séparé par l'abîme d'une décennie et, miraculeusement, auxquels j'étais à nouveau joint dans un amalgame doré concomitant avec mes pas qui me rapprochaient, petit à petit, d'année en année, de mon passé, vers la maison qu'elle habitait, Madame Chloé, avec son mari qui partageait sa vie depuis sept années, et à qui elle avait donnée un fils dont on fêtait ces jours-ci, parait-il, les un an. Ni l'enfant, ni le père n'étaient connu de moi, et à vrai dire, je me sentais peu concerné par leur existence. En vérité, je n'avais pu songer à eux tellement étais-je absorbé par la seule figure diserte ce cette petite pousse déflorée qui s'était procurée mon adresse et m'avait écrit afin que je la revisse ; à présent qu'elle avait son travail, son mari, son crédit, sa maison, son gosse, elle devait bien avoir du temps à s'ennuyer ; maintenant, il fallait attendre la quarantaine, qu'elle est son amant, comme tout le monde.

      L'incroyable vivacité de cette jeune fille parvenait à rompre l'austérité et la tristesse, ou l'absence même de sensation, car elle arrivait-là, comme une musique follement suscitée, une barcarolle, et vous emportait dans une sorte de danse que gouvernait l'insouciance et la félicité. Je n'avais jamais connu telle exubérance, une théâtralité de ce genre, sinon la mienne ; aussi, n'était-elle agaçante que lorsque elle devenait sérieuse, ce qui était d'une rareté absolue. Elle se moquait beaucoup de moi mais s'était pour en rire. Mais voilà que je me trouvais devant sa porte. Il eut fallu donc sonné, ce que je fis après m'être assuré vingt fois que le nom qu'elle m'avait indiqué dans sa lettre était exact. Je crus d'abord, comme on le croit toujours, qu'il n'y avait personne ; je m'apprêtais donc à presser une seconde fois la sonnette, mais un divin « j'arrive !», stoppa mon geste et me fit sourire. Je pensais qu'elle devait avoir son fils dans les mains et qu'elle devait être empêtré avec ce niard. Mais la voilà qui accourait et qui parvint finalement à m'ouvrir, à moi qui était, certes content, mais qui sentait bien l'erreur de ce genre de retrouvailles ; le temps avait accompli son office. Bien heureusement, Madame Chloé avait conservé sa pétulance d'antan et c'est avec un large sourire, toujours le même, qu'elle m'accueilli, et vers lequel je me penchais pour embrasser ses deux joues rouges, que ses zygomatiques bombaient d'une manière délicieuse. Elle me fit entrer et je vis son fils qui me regardait attentivement et que je saluai d'un bonjour lointain que son ébahissement ne perçut sans doute point. Nous nous racontâmes des banalités et elle me fit visiter les lieux, dont je me foutais éperdument. Enfin, elle pria pour que je m'assieds et me proposa des alcools forts ; elle me servit en fin de compte un coupe de champagne pour finir la bouteille qu'ils avaient entamé hier soir à l'occasion de l'augmentation qu'avait obtenu son mari. A ce propos je demandai si l'on pouvait voir cet homme. Elle me dit qu'il allait précisément rentrer du boulot dans peu de temps.

     Tandis qu'elle se trouvait dans la cuisine, un homme, d'une laideur atroce, fit son entrée par une porte parallèle, celle du garage. Je me levais pour le saluer d'une poignée de main virile ; sa jeune femme arriva à cet instant, elle me présenta cet homme qui était son mari, elle me dit qu'il était atteint de surdité à cause de son travail ; elle l'embrassa amoureusement alors que je retrouvais mon bon fauteuil, troublé ; il nous laissa sans dire un mot. Je bus mon verre avec précipitation et je m'empressais de partir car je n'aurai pu supporter de demeurer une seconde de plus dans cet endroit ; je courrais à la voiture, et à peine y étais-je, que je me mis à pleurer toute ma peine. Comment se pouvait-il qu'elle se trouvât avec un homme pareil ; je ne comprenais pas où j'étais, je ne comprenais pas ce qui se passait, j'ignorais si je rêvais mais ma tête me faisait un mal fou, j'étais bien incapable de dire ce que j'avais vu. J'étais inconsolable, suffoqué, je ne sais pas. J'entendis du Schubert et il n'y eut qu'un mot qui me vint alors : tragœdia !

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Publié dans Journaux intimes

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