Les Carnets du dictateur, la solitude et sa suite IV

Publié le par Jovialovitch


 

9 de janvier

     Ce que je vis tantôt comme la conclusion cauchemardesque d'une semaine impossible, n'était en fait qu'un passage bref du côté de la noirceur, de la mélancolie « fin de siècle », du côté de Schtroumpf, en somme, un retour à l'abîme, aux précipices, non aux plus hautes montagnes, mais aux gouffres les plus profonds, les plus lointains, les plus obscurs et insondables ; moi qui ces jours-ci avait décidé d'en sortir et de n'y plus jamais retourner, j'étais fichu, j'étais fait comme un rat car en mes mains, détenais-je la suprême chose, en présent le Schtroumpf, Complete works ; les Enfers, le Purgatoire et le Paradis (perdu) étaient réunis en mes deux menottes. Mais je crains n'avoir été que trop long sur cet épisode totalement mineur car, comme je parlais avec Églantine, son père s'étant éclipsé, et que je lui disais justement que l'homme précédemment nommé, son paternel grand et unique, jouait du Karl Schtroumpf de façon incomparable, etc, un choc vint m'ébranler : elle est apparue à la porte toute timide, elle est entrée à toute vitesse dans la pièce et dans ma direction, je n'ai qu'eut le temps de me lever pour l'embrasser et elle repartit, me tournant le dos, sans doute dans sa chambre, d'où elle venait, forcée par son père dont j'entends encore la voix qui résonne et qui lui dit par le vestibule « Mais enfin reste ! Reste avec nous. » et elle à lui : « Non, j'ai des choses à faire. »

     J'étais tant bouleversé par cette vision totalement improbable, par cette furtive, cette énigmatique apparition pleine d'un désir contenu ; j'étais absolument perdu et éperdu, je ne comprenais même pas la signification de cette chose que je détenais dans ma main au point que je la donnait à Églantine en lui assurant que c'était à elle. Elle-même, Églantine, était devenue rouge de honte car elle m'avait dit que toutes ses sœurs étaient absentes alors qu'il restait C., la dernière des filles que je n'avais encore jamais vu, jamais rencontré, mais cela était comblé, même si je venais de la voir si hâtivement, je ne l'avais que trop vu ! Et Églantine, je crois, qui avait de fortes craintes et ne cessait plus de scruter mon visage pour y lire je ne sais quelle vérité, avait compris ce qui allait se jouer. Et déjà, elle laissait voir sa tristesse, comme si elle fut en deuil.

     Il est des situations où rien n'est plus dur que d'en sortir, j'y étais : Églantine, toute pâle, le rouge de sa honte s'étant dissipé au profit de la dolence, était silencieuse à coté de moi et elle détenait Schtroumpf que je lui avais donné sans raison, son père la regardait et il me regardait ensuite, d'un air perplexe mais évasif car il n'entendait rien à la scène qui de déroulait-là, devant ses yeux si vifs auparavant, si goguenards jadis ; pour combler le silence qu'il jugeât quand même trop accablant, il s'enquit juste, d'une voix éteinte envers sa fille : « Pourquoi ne rends-tu donc pas à ton ami son cadeau ? » Elle le regarda et, moi, qui reprenait conscience subitement des choses, du temps et de l'espace, je pris à Églantine, Schtroumpf, me levais et allait demander si l'on pouvait écouter. Bien sûr, me dit le père musicien ; il mit lui-même un des innombrables cd dans son lecteur et... la Sonate ! Elle résonnait gravement dans le pièce qui se perdait dans l'ombre diffuse d'une fin d'après-midi hivernale où il ne restait plus que les yeux pour pleurer. Églantine s'effondrait en larmes sur le canapé au son de cette musique boursouflée de peine et de malheur, son père était parti ailleurs ; j'étais seul avec elle et je me sentis si idiot, si mal à être là debout face à elle, la musique participant à mon état interdit, je sortis brusquement du salon, je ne savais où aller, je tremblais, je détenais encore Karl Schtroumpf, l'œuvre intégrale, ma vision se réduisait considérablement, ma tête devait être frappée à coup de marteau, je ne voulais aller nul part, seulement sortir, je montais par les escaliers, j'ouvrais une porte espérant que ce fut les toilettes, ou la salle de bain, ou je ne sais quoi encore, peu importe, ma tête tournait de plus en plus au point que vous crûtes, mon âme vous évanouir ; la tête en avant, je m'effondrais alors, d'une lourdeur atroce sur un lit placé devant moi, devant la porte que je venais d'entrouvrir ; je tombais là comme tombe un corps mort, sans force, dans la déchirement ; je me souviens seulement du parfum délicieux que j'y trouvais, je ne levais pas la tête mais je compris que j'étais dans la chambre de celle dont je meurs !

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L
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