Louis Vidal, nous voilà ! - La solitude
7.
Voilà que Louis Vidal courait maintenant. Eperdument, il courait : avec cette rage impétueuse qu’inflige la fuite et cependant cette droiture éprouvée que donne le retour ; car Louis Vidal n’avait pas pour seul guide la volonté farouche de s’éloigner d’Eglise et de son agonie vaticane : il suivait au contraire un but, une ligne droite tracée dans son cœur, et qui le menait vers le Nord, ce Nord si proche dans l’espace et pourtant si loin dans le temps, ce Nord si doux et frémissant : ce Nord qu’on appelle du beau nom de France…
Dans cette profonde nuit sans lune, Louis Vidal avançait sans faillir. Il sentait dans son dos souffler le vent favorable de la libération et de l’éloignement ; cette brise le portait, comme si elle avait de grandes ailes. Cependant, devant lui, Louis Vidal ne voyait que l’horizon lointain, qui fuyait à son approche, inlassablement. Malgré le vent derrière lui, cet aimable mistral qui lui donnait du courage, Louis Vidal s’arrêta, épuisé de désespoir : « Voilà des heures que je cours sans relâche, et pourtant je ne vois que l’horizon qui s’enfuit à mon approche ! Où sont donc les verts pâturages de France, et ses petits villages, et son soleil… et sa lune !? »
Louis Vidal se retournait : il n’était plus en Italie, cela était certain ; mais il n’était pas encore en France ! « Diantre, ce n’est pas je sois nulle part : c’est que je suis seul ! » s’exclamait-il avec effroi, perdu dans cette grande vallée sinistre où reculer était impossible, et où avancer était absurde. Louis Vidal savait maintenant : s’il avait quitté la mère, il n’en avait pour autant reconquis le fille. Il était seul, seul et misérable désormais ; excommunié sans être laïque, croyant sans être catholique : « Comme je suis malheureux ! »
Louis Vidal laissa l’horizon tranquille, et cessa sa course boréale ; il s’effondra par terre, et avant les cauchemars du sommeil, il s’adressa au vent : « Eole, tu es mon frère ! Comme moi, tu viens du Sud et tu t’en vas vers le Nord ; comme pour moi, l’horizon s’enfuit à ton approche, et le Nord ne t’arrive jamais… tout comme moi, te dis-je ! Aussi, quand fatigué et conscient de l’inanité de ma course, je m’arrête et reste las, toi Eole, mon frère, toi tu continues ; ta volonté est plus forte que ton désespoir, aussi, tu souffles encore et encore depuis des temps immémoriaux, en recouvrant la plaine de ton chant mélancolique ! Je te salue, vieil Eole, et je prie le ciel pour qu’un jour enfin ta ténacité soit récompensée, et qu’alors, tu atteignes le Nord. Ce jour-là, je verserai une larme pour toi, vieil Eole, toi qui comme moi, est plus libre que libre : tellement libre que tu n’a rien sur quoi te fixer ! Je te salue, vieil Eole, mon semblable, mon frère ! » Et il s’endormit.
Louis Vidal était condamné à demeurer dans ce no man’s land désertique que seul le vent daignait encore traverser. La solitude le brûlait de l’intérieur tandis qu’il se consumait en de mauvaises pensées. Un sentiment de culpabilité lui saisissait l’âme dès qu’il repensait à cette journée où il avait quitté France, et à cette autre, où il avait abandonné l’Eglise. Maintenant, il ne savait où aller : pour rien au monde il ne serait retourné à Rome, et cependant, bien qu’il aurait tout donné pour rejoindre France, voilà que celle-ci semblait le refuser, en s’éloignant de lui à mesure qu’il s’approchait. Il avait quitté les délires christiques et mortifères de la mère, mais il ne pouvait rejoindre la vivacité laïque de la fille ; il était bloqué, et chaque fois qu’il repartait vers le Nord, pour courir, pour avancer encore, il sentait que cela était inutile : l’horizon fuyait à son approche.
Une nuit, quand le soleil se lève pour les autres, Louis Vidal entendit une musique nouvelle qui n’était pas chantée par la voie monocorde et sinistrement aiguë du vent. Cette musique surgissait de derrière les lignes de l’horizon. Elle s’approchait de lui, inlassablement, comme fait le son quand il monte. Louis Vidal scrutait tout autour de lui, et il ne voyait rien : mais la musique s’alourdissait, et l’assourdissait. « Pour l’amour du ciel, mais qui joue cette musique endiablée ? » s’écria-t-il sans s’entendre lui-même… Et là, d’un seul coup, sans même une bribe d’écho, la musique s’arrêta : Platon et Louis XIV étaient devant Louis Vidal, et lui dirent d’une seule voie : « C’est nous ! »