Le néant... sans doute !

Publié le par Jovialovitch

     « Le néant… sans doute ! »

     Telle était sa devise ; il l’avait faite inscrire au-dessus de son bureau, dans du marbre de Carnute, et il en était très fier. Souvent, il se la disait, comme à lui-même, avec cet air sombre que donnent les pensées profondes. Il était un maître ; il était un grand. « Dans ma jeunesse, disait-il avec profondeur, rien n’était plus exaltant que la distinction. Aussi fus-je très heureux d’avoir mon diplôme, et d’en être un pimpant titulaire ! Je vaquais dans le monde avec mes certitudes et ma suffisance, comme un roi dans son royaume qui croirait voir dans l’opulence de sa Cour, le bien-être de son peuple. Aux tampons officiels et signatures académiques se confondait dans mon esprit, l’ampleur de mon savoir ; mon brevet étant d’un haut niveau, les sceaux étatiques étaient très nombreux : il me semblait donc être très intelligent. Ce n’est qu’en jouissant plus tard des droits et prérogatives qui étaient attachés à ce diplôme que le vent froid de la Vérité en emporta tous les lauriers. Devenu professeur, on me donna deux clefs : celle de ma chambre et d’une bibliothèque. J’entrais dans cette bibliothèque, et je découvrais d’une façon sidérante l’étendue de mon ignorance. Aussi, retournai-je dans ma chambre. »

     Alors il lut les Anciens des siècles naguères, engagé tout entier dans une aventure intellectuelle qui était la sienne autant qu’elle le dépassait totalement : nageant dans tous les étangs de la poésie, des plus doux au plus amers, traversant chaque fleuve de la littérature, des plus calmes aux plus impétueux, s’immergeant dans tous les lacs philosophique de l’humanité, même ceux dont la profondeur assombrissait les eaux, explorant les continents rocheux de l’histoire et les îles sonores de la musique, contemplant les ciels changeants de la peinture et admirant partout les reflets versatiles du cinéma, il se construisit un esprit universel d’une amplitude incommensurable. L’immensité de son savoir l’avait élevé si haut qu’il se sentait comme en face de l’Homme, embrassant le savoir tout entier de l’humanité, contemplant le monde comme une seule chose, étreignant si bien l’Univers qu’il se sentait puissamment capable, un jour peut-être, d’énoncer de grandes Vérités. Il était un maître désormais, pour tous ; une âme précieuse aux hommes, où l’accumulation des savoirs formait à la fois une forteresse homogène solide contre les attaques de l’illusion et de l’erreur, mais aussi le nid douillet où se trouvait en gestation l’envolé future de quelque enseignement nouveaux.

       Cet homme portait en lui le lourd fardeau d’une érudition sans égale, où les sommets se confondaient à la profondeur. Le sombre et la clarté se mêlaient dans les entrelacements complexes de son esprit gigantesque. Le génie en question avait besoin de marcher, car il souffrait de trop rester assis, à lire et à méditer ; de même, en marchant, il se sentait comme faisant signe à Aristote : « un collègue », comme il disait si joliment. Un jour qu’il se promenait justement, à cogiter, dans une rue, sur un trottoir, voilà qu’une vieille femme un peu trop frileuse ferme sa fenêtre, et qu’en la claquant un peu trop brutalement, elle fasse glisser du rebord de sa fenêtre un pot de terre, avec une camélia dedans, qui chutant du dixième étage, s’en vient finir sa chute inexorable sur la tête de notre penseur, qui meurt sur le choc, le crâne fendu.

     « Le néant… sans doute ! »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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