Etreinte à deux
Longtemps, il ne désira rien d’autre que des femmes en papier-glacé, sans pudeur et de basse vertu, avec des regards à faire fondre la neige et des jambes écartées. Dans les longues nuits d’hiver, il s’enfonçait avec débauche dans le stupre de sa propre solitude, en étreignant les plaisirs de sa chair par les mains baladeuses de son imagination. Ah !... ses femmes, il en avait une à chaque doigt ; et il se les était faites félines autant que dociles, dotées de charmes qu’il n’aurait même pas osé imaginer en rêve ! Dans la chambre douillette de ses phantasmes, elles se dévêtaient sans cesse, sans jamais s’arrêter, et quand elles étaient presque nues, elles s’approchaient lentement de lui, certains soirs en riant avec candeur, comme ces adolescentes ambiguës, qui sont femmes sans être adultes ; d’autres soirs, plus féroces, en fondant sur lui, avec cette souplesse lente et cruelle qu’ont parfois les lionnes, quand la chasse est ouverte.
Mais sa vie bascula avec le printemps. Il allait vite, et il était énervé, ce jour-là ; l’air lui-même l’exaspérait, et s’il en avait eu la force, il l’aurait giflé. Or, sa fureur fut stoppée nette par la plus grande des gifles, qui claqua dans l’air avec le silence brusque des grandes frayeurs : car tandis qu’il surgissait d’on ne sait où, voilà qu’une personne se trouve en face de lui, et qu’il manque de la renverser ! C’était une femme qui était là ; surprise, elle posa sa main entre son cou et sa poitrine, par-dessus son collier ; une main chaste et tendue, d’où surgissait un pouce raidi par la peur ; une main d’enfant, étendue sur son buste comme une paupière sur son œil. Il la regarda longtemps, cette main, qui finit par s’envoler, pour retomber au bout d’un bras ; alors, il regarda le visage. Il vit pour la première fois une femme qui alliait à la grandeur de sa beauté la réalité de son existence.
Cette femme, il l’épousa quelque temps après. Il l’aimait comme on aime le vrai, comme on aime sa moitié : enfin, il était confronté à l’autre : un autre féminin, plein d’inconnu et de mystère ; un autre, qui rêvait pourtant les mêmes les rêves que lui, qui était comme un miroir. Il connaissait enfin la tendresse de l’attente, de l’espoir, de la surprise et celle, suprême, de pouvoir dire parfois, face aux orages de l'été ou à l’envie : « Viens ! » Les digues de ses sens craquaient face à cette autre, qui venait se blottir contre lui avec affection, et dont les yeux clairs laissaient apparaître toute l’immensité du monde. Il l’embrassait, et ils dérivaient ensemble, au large de l’amour.
Quand elle partit enfin, en automne, il ne la retint pas ; il la regretta, il en fut triste, mais il était serein. Car quand il l'avait rencontré, cette femme, avec sa main dans ce geste si pur et si intensément féminin : elle avait enflammé son cœur ; et si aujourd’hui, il était en cendre, au moins, il avait déjà brûlé.