Saudade aux Marquises

Publié le par Jovialovitch

      Une brûlure au doigt, sur le côté : une douleur de surface sans gravité, un petit mal léger qu’un peu d’air suffit à faire oublier. Seulement, c’est une brûlure qui ébranle tout entier le bien-être du corps : elle est une petite tâche qui souille la blancheur immaculée du confort ; une voix du lointain qui gâche un beau silence. Une brûlure pugnace comme la marée montante, au point qu’on ne fait que s’en soulager, sans jamais en guérir.

      Des cheveux bruns cabotins qui retombent, et que l’on coiffe sans relâche d’un geste grave. Trop vaporeux, les cheveux qui ne tiennent pas ; trop libres car pas assez gras. Trop propre, la coiffe qui indispose et se balance comme un couvre-chef. Et puis cette mèche, qu’est méchante comme une teigne, qui vient piquer les yeux et gâcher le paysage –  la rebelle. Une chevelure que l’on sent avoir, et qui donnerait l’envie d’être chauve.  

     Des ongles inoffensifs, silencieux et gentils, beaux même, que l’on ronge pourtant, sans savoir pourquoi, avec force rage et méchanceté, que l’on grignote sans gloire, qu’on arrache et qu’on lime, qu’on corrode avec les dents, ou les ongles qui nous restent. Un carnage sans but et sans cause, d’ennui et d’injustice : comme l’expiation absurde d’une douleur inconnue, que l’on sait ignorer.

      Et puis, une pesanteur de l’esprit, un ennui languissant qui dure sans s’arrêter, une incapacité à réussir sa journée : un temps qui passe vite sans être plein. Une indécision qui brouille chaque pas, pour ne déboucher finalement que sur elle-même. Des cernes vaseux au possible ainsi que la mine, et l’humeur glacée comme ces infects doigts gelés, dont on jurerait les os en courant d’air.

      Un croque-mort belge à la voix grave chante au derrière, toute la journée, en boucle, ses vers profonds et chagrinés. Un sentiment bizarre envahit son étrange auditeur, qui conquit autant que bouleversé, verse des larmes sincères devant tant de Malheur, tout en se réjouissant de le voir exprimée si clairement. De là, naît une admiration sincère et complexe, qui mêle aux vivats de son âme, la jalousie résignée de son cœur : « Mais comment fait-il pour écrire des choses aussi belles, ce croque-mort belge ? »

        Car l’auditeur se retrouve devant sa feuille blanche ; de ses doigts froids en dedans et brûlés en dehors, il doit écrire : mais… que dire ? Et pourquoi ? Et de quel droit… qui est-il pour écrire ? Et puis, écrire, c’est si dur : il n’y a rien de plus compliqué que de dire ce qu’on pense – c’est une véritable torture. Les phrases sont si sauvages et si abruptes, qu’il est souvent impossible de concilier en elles la forme du propos et l’audace du style, si bien que derrière chaque virgule, c’est le germe de la déception qui reprend son souffle. Notre auditeur, c’est certain, devrait « prendre la liberté de se taire ». Il en est tenté souvent, mais… mais… en même temps, ECRIRE, ça le démange !…

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Publié dans Nouvelles enivrées

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