Journal d'un intuitif

Publié le par Jovialovitch


     Je me suis levé vers sept heure, j'ai bu un peu de thé, bien fort, et je suis allé voir la mer que les premières lueurs du matin venaient éclairer de façon intense tout en laissant entre elle et moi une paroi de millions de gouttelettes froides qui formaient une brume diaphane et éblouissante ; ainsi ne pouvais-je contempler la vaste étendue encore calme et vide qu'avec un plissement de paupières qui me fis ne plus entrapercevoir qu'un bleu extrêmement pâle d'une légèreté nuageuse. J'ai fermé mes yeux et je n'ai vu que lumières blanches qui crépitaient là-dedans et qui m'éblouissaient encore ; il y avait enfin des feux d'artifices colorés qui scintillaient en le noir de mes paupières, celle-ci pressentaient pourtant derrière elles, la pureté confuse de la Méditerranée sublime sous son soleil puissant mais atténué de toute chaleur. Un soleil d'une chaleur glaciale, sans ombre ni lumière. Je rouvrais les yeux et je conclus que je devais être heureux. Je pensais à la vie, à ce lieu où j'étais, à la mer, aux montagnes qui la surplombaient derrière moi dans un imprécis tout aussi immatériel, tout aussi dansant. Je songeais enfin aux agitations de la capitale, à Paris où la vie devait être intense, où la journée devait en être déjà à sa moitié, où le temps devait s'écouler sans qu'on en puisse retenir quelques grains en la paume de sa main ; j'allumai une pipe et je jouis de ma solitude immense, si légère, si joyeuse, si pesante. Comme le vent se levait, je suis rentré, le long de la côte, contre lui, et comme il soufflait beaucoup, il faisait sortir de mes yeux aveuglés eux-mêmes par leur propre clarté, il faisait sortir des larmes glacées si infimes qu'elles ne coulaient point sur mes joues et restaient accrochées aux derniers cils au-dessous de ma pupille et de ses bleuités. Dans ma tête était née une musique divine qui semblait venir au plus près de moi, me parler si vivement, et qui s'éloignait finalement comme ce mistral dévastateur qui tourbillonnait dans une gaieté méchante. Les voix se multipliaient et un duo émergeait magistralement du tout, la musique cessait et puis reprenait comme une rafale revenant encore en vous frappant le visage, en vous faisant à nouveau pleurer de ces mêmes larmes semblables à la brume de tantôt, qui s'était à présent évaporée, élevée, pour rejoindre les nuages immergés dans leur mer gorgée d'une écume insondable.

     C'était du Verdi qui résonnait dans ma tête ; et, de même que le froid me piquait le visage et le corps tout entier, cette musique me piquait le cœur, non que la cause en fut sa froideur, mais plutôt l'émotion, car Verdi, comme Jacques Brel, c'est émotion !

     Je suis arrivé chez moi, le soleil rependait maintenant toute sa luminosité sur les choses du monde bien que n'en émanait, de l'astre doré, toujours aucune chaleur, j'ai rallumé ma pipe, et puis j'ai repensé au matin, à la mer, à ces vagues qui se fracassaient sur les parois immenses des falaises où il semblait qu'on vît dans ce spectacle des métaphores ; je resongeais à ces bruits incessants de ces gouttelettes invariantes qui formaient des vagues et qui ne cessaient de se mouvoir dans une même et parfaite immobilité ; et puis je me suis demandé si j'allai devenir fou. En vérité ma réponse me fut si évidente, me parut si clair et si indubitable, si véritable, si incontestable, si réelle, que je tremble presque en cet instant où je la dois dire sur ce papier terrible qui reçoit tout de mon destin, de la vérité, de l'âpre vérité. Je tremble car à ma réponse je ne pus rien objecter, je ne fus pas même saisi du moindre doute, lorsqu'elle fut, soudaine et fatale, un immense oui. Étrange que cette intuition à laquelle je ne pu rien opposer, pas même ma raison. J'en ai convenu comme l'on convient de n'importe quelles intuitions, de n'importe quelle opinions, qui paraissent plus que des vérités, en fait, des sur-vérités ; impossible de nous défaire de ces certitudes-là ! Eh ! Quoi de plus confortable que des certitudes ?

     Ce n'est pas que je désirasse être fou ; mais en réalité, à vouloir trop éviter un oracle, voilà qu'on s'y précipite. Et si je dois finir fou, ce sera-là ma fatalité, et appartiendrais finalement, tout entier au tragique. Il semble à présent qu'en attendant ma première mort, je me réjouisse de ma compagnie et de ma solitude car déjà en mon regard déposé sur cette mer paisible, je vois la tempête, je vois ma détresse ; posé sur le calme, je vois mon effroi !

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Publié dans Journaux intimes

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