Journal d'un pianiste au bord du silence

Ainsi, je suis devant mon clavier. Et mon public. Il est nombreux ce soir. Quand je suis rentré sur scène, il a déversé sur moi un flot d’applaudissement profond et majestueux. Je l’ai salué, et je me suis assis, devant mon clavier ; là, un silence de mort succéda soudainement aux claquements des mains : un silence aigu où pointait la trace insonore d’un respect teinté d’impatience. Je suis en retard, sans doute.
Je regarde le clavier, maintenant. Les touches blanches s’enchaînent gaiement les unes contre les autres, et, dans la douceur huilée de leur ivoire, elles semblent me saluer sans bruit, avec la brillance comme signe de main : en somme, elles m’appellent. Les noires au contraire, par les reflets implorants qui se dessinent dans l’ébène profond de leur couleur, me font penser à cet œil d’âne si terrible et malheureux, dans le « Pierrot », de Watteau ; elles me supplient plutôt, les noires. Il est temps sans doute, de commencer à jouer. Mes mains sont sur mes genoux ; elles me semblent lointaines, comme hors de moi-même ; je reste immobile.
Mon silence persiste donc un peu plus longtemps ; celui du public semble devenir plus perplexe. Je crois l’entendre bouger, se faire plus scrutateur ; un mouvement de défiance et de lassitude l’empoigne dans un soupir de seconde. Je ne peux pourtant pas jouer. Je ne parviens pas à me décider. Je suis comme pris de vertige. Une si profonde immensité de musique se trouve en moi, à laquelle je dois donner son et vie ! Cela est proprement vertigineux… et mon travail, et mes qualités, et ma connaissance parfaite de cette œuvre ne changeront rien à la gravité de ce silence intense que je vais briser pour un peu de musique.
…Quelqu’un vient de toussoter dans la salle ! Je ne peux plus tarder ; il faut que je me lance. Je dois accomplir le premier pas, et faire émerger enfin d’entre mes doigts cette première note d’où découleront inexorablement toute les autres. Oui, cette source intarissable d’où jaillira le fleuve ; cette première note qui brisera le silence. Cette Note. Je dois la faire naître, il le faut il est temps. Allez, ma main droite se dirige vers le centre du clavier. Elle tremble, cela ne la regarde pas pourtant… Elle va appuyer, sur la touche…
Voilà qui est fait !... La première note a ouvert une brèche dans le barrage glacé du silence, et je m’y suis engouffré, emporté tout entier par le courant diluvien de la mélodie ! Les notes sont furieuses, empruntées d’une torrentialité musicale où se noie le silence et la mort : le cours de l’harmonie dévale la vallée de l’âme en serpentant furieusement entre les collines du cœur ! Je tente de ralentir l’impétueux flux contrapuntiques qui submerge violemment le silence : je me force de le faire plus lent, toujours plus lent ; être à la limite, pour que la musique suivent encore son cours sans se disperser ; être lent, pour que la mélodie naisse au monde sans fard et sans effet, pour qu’elle tienne en tant que musique, sans éloquence, mais seulement pour ce qu’elle est. Après tout, les plus belles rivières sont celles dont on ne peut dire de quel côté va leur courant, sans les avoir contempler longtemps, profondément, intensément…
En ce soir de réveillon de Noël, la pianiste Herbert Falot interprétait la « Sonate pour piano n°2 » de Karl Schtroumpf, dans le cadre de la trente-septième édition du Festival International « Passion Schtroumpf » de Givors-ville, sous le parrainage du chef d’orchestre et clarinettiste belge Thierry Vaysse…