Les Carnets du dictateur, la solitude et sa suite II

Publié le par Jovialovitch


 

23 de décembre

     Avec Églantine, je me trouvais pour la première fois de ma vie devant un dilemme des plus baroques, une idiosyncrasie onirique et hallucinée, une extravagance obscure entre toute. En effet, lorsque j'enlaçais, à la manière de Célestine ou de N..., le corps brûlant de ma jeune Églantine, j'étais confronté subitement à une répulsion première, brève certes, mais tout de même, car à chaque fois je pensais à sa mère (que je ne connaissais ni n'avait jamais vu) et qu'elle était en quelque façon incarnée dans sa fille, qu'elle était la même chaire, le même sang ; et qu'en enlaçant la fille, j'enlaçais la mère et baisais le père. J'appris en fait qu'Églantine avait perdu sa mère très jeune et que c'est son père, un homme admirable (un violoniste), qui l'avait élevé ainsi que ses trois autres sœurs. Je percevais d'ailleurs, enfin je le croyais, mais cela est malaisé, une blessure évidemment grande et béante, ainsi qu'une vive fragilité, certaine, chez Églantine ; et je m'interrogeais sur elle, sur ses actes, sur son comportement car je ne pouvais m'empêcher d'avoir en tête de façon obsédante, plus qu'elle devait elle-même en avoir conscience, l'idée qu'elle avait eut un choc originelle, et qu'elle avait donc perdu très tôt sa mère. Mais là je me trompais car lorsque elle me fit rencontrer sa sœur, je m'aperçus que celle-ci n'était pas du tout fragile. Quoique.

     Églantine était étrangère au désœuvrement, et je l'en louais ; elle était excessivement libre mais n'avait rien perdu de sa féminité et de son hystérie. Elle avait compris qui j'étais, bien que cela fut impossible de manière totale, et elle se moquait de moi. Pourtant, il semblait que nous n'étions pas suffisamment reliés l'un à l'autre, totalement, par un lien profond ; je pressentais que notre relation, si enjouée fut-elle allait se mal finir, du moins était un échec et serait sans doute brève ; il s'avérât que mes prophéties furent exactes. De toute façon ce n'était guère difficile de le prévoir et de voir qu'Églantine s'ennuyait et qu'elle doutait de l'existence qu'elle menait avec moi, de moi-même, de ma solitude, de mon passé, de mon but. Enfin restons sérieux, Églantine était extrêmement belle, pourtant, j'aspirais véritablement à une solitude totale et j'étais touché par la dépression, le mutisme ; je désirais demeurer en paix loin de mes contemporains. Je ne voyais plus Églantine que les week-end-end et cela était suffisant ; je ne prenais même pas la peine d'aller chez elle et je la faisais déplacer.

     Mais voilà qu'un vendredi soir la belle Églantine téléphona et ne voulut point venir ; elle souhaitât que je me déplaçât car il y avait son père, qui d'habitude s'absentait pour jouer, mais qui là n'avait ni concert ni répétition et elle se souvenait que par le passé, j'avais émis le vœux de causer avec lui de ce vieux Schtroumpf qui ne quittait décidément pas mon esprit, si loin qu'il soit dans l'exil et l'abandon, d'ailleurs l'écoutais-je chaque jour, comme seul compagnon de ma solitude. Bien entendu, je dus me résoudre à passer ma fin de semaine chez Madame mais je ne fus point déçu car son paternel partageait mes goûts musicaux et, en grand mélomane qu'il était, admirait Karl Schtroumpf ! peut- être encore davantage que moi ; il usait en effet de métaphores dont je n'aurais pas eut l'idée : étant donné son respect et son bien maigre talent relativement à la grandeur et à la virtuosité de Schtroumpf, disait-il, il ne faisait que baiser le petit orteil droit du compositeur chaque fois que des cordes fébriles de son humble violon que son archet venait faire vibrer douloureusement, naissait une note que le génie avait enfanté. Cela me parut si vrai que je fus un peu bouleversé par les mots si forts qu'il utilisait ; pour ma part, je me contentai de raconter quelques anecdotes bien futiles sur la vie de Schtroumpf et cela suffit à nous égayer et à me rendre ce père sympathique. Je passais le reste de mon temps avec Églantine qui se sentit néanmoins un peu délaissée. Elle me présenta à ses sœurs, du moins à deux de ses sœurs car il en manquait une. Je retrouvais ma solitude le dimanche soir mais je ne savais pas encore que la semaine d'après, j'allais mettre fin à ma vie errante et solitaire car je fis la dernière rencontre marquante de ma jeunesse et cela me rend malheureux car maintenant, je m'aperçois, que dans mes souvenirs, dans mon passé, dans mon récit, je m'aperçois que je suis allé beaucoup, beaucoup trop vite...

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