L'Entonnoir des Fous, ou la revanche de Ninette Riboulet
A l’orée du XXIIème siècle, dans une société trans-postmoderne en proie au doute et à l’hésitation, la plupart des plasticiens de l’art génératif ressentirent l’impérieuse nécessité d'opérer un dépassement transcendantal du synthétisme cinétique, dont le « caporalisme muséographique» (pour reprendre l’expression restée fameuse des critiques d’art tokyoïtes) n’était plus justifié par les prétentions didactiques de ce mouvement en perte de vitesse depuis la mort de son fondateur et théoricien Paul Citron. Une période faste, inventive et glorieuse commençait alors pour la création artistique : les glyptothèques du monde entier sentirent un vent de renouveau souffler sur leurs collections. A Londres, un retour marqué de la pratique de l’in situ (notamment sous l’impulsion de Roberto Paddock) amena les artistes britanniques à la fondation remarquée d’un mouvement synchronique dit de « pondération inverse », c’est-à-dire de sublimation aristotélique de la loi de gravitation universelle. A Berlin, l’émergence de la performance comme mode essentielle d’expression artistique donna naissance à la Babélisation figurative, restée célèbre notamment pour les Cornouailles en polyuréthane de Richard Botticelli et l’inoubliable Vomi dans mon lit de Verrocchio Schwartz. A New York, sous l’influence lointaine du médiologue Peter Kitchenette, les trans-minimalistes sculpturaux parviennent à la reconnaissance internationale en affirmant la recherche du Laid comme forme ultime de démarche artistique ; outre les sublimement laides Fresque plate en trois dimensions et autre Pyramide spectrale pour colimaçons rouillés, l’histoire retiendra du trans-minimalisme sculptural sa scission en 2099, survenue à la suite d’une controverse interne à propos de l’utilisation possible ou non de placoplâtre. A Rio, le « body art » fait des émules, et les principaux stylistes brésilien s’y essayent, chapeautés par le terme générique (et contesté) de « post-anatomistes lusophones » : Ricardo da Costa se fait greffer du cuir chevelu sur l’ensemble du corps, Miguel da Silva tente de s’auto-crucifier en moins d’une heure et Jean-Joël dos Santos décide de se manger lui-même. A Milan, les intangibilités lyriques des néo-préraphaélites se font plus rares, tandis qu’un retour en force de l’informalité subconscientiste remet en question l’héritage hyperréaliste : Marcello Alighieri déclanche une violente polémique en construisant dans son jardin une réplique parfaite de la Scala en pâte à modelée, tandis que Claudio Remi fait vaciller l’art tout entier en déféquant dans l’urinoir de Marcel Duchamp.
C’est à Paris qu’eut lieu le plus grand scandale post-synthétique de l’histoire de la création universelle. Plus qu’un scandale, c’est une révolution qui explosa dans le monde de l’Art ce 22 septembre 2100, avec l’éclat qu’ont les grands jours. Ce jour-là, Ninette Riboulet, artiste reconnue dans certain milieu branché de la capitale française, invite le tout-Paris au vernissage de sa nouvelle exposition. Quand les œuvres sont présentées, c’est la stupéfaction générale : on s’exclame, on brame, on fulmine… des hommes hurlent au scandale, d’autres au génie, les journalistes accourent, la « chose » se répand dans le monde entier comme une traînée de poudre… Ninette Riboulet avait fait un geste appelé à demeurer dans les anales de l’art : prenant à contre-pied toute la création contemporaine, elle ne s’était servie que de deux choses pour faire son œuvre : d’une feuille de papier, et d’un crayon ! Et avec, elle avait fait de l’art, dessinant un entonnoir renversé, (aujourd’hui aussi célèbre que la Joconde ou que le Radeau de la Méduse) un chef-d’œuvre sublime et historique : « L’entonnoir des fous »…