Sous l'ombre du faux-col effrayant de leur père

Publié le par Jovialovitch


 

     J'ai sept filles qui hantent jours et nuits mon pauvre esprit vieillissant obséder par le seul désir de les posséder toutes, et de saisir leur signification. Malgré mon âge avancé et la sagesse que j'ai pu accumuler au cours de mon existence pleine d'affairements, je me sens si faible et petit devant l'immense édifice de ma descendance féminine que je crois qu'elle m'échappe, ainsi me dois-je d'écrire. Déjà, de n'avoir donner naissance qu'à des filles me parut si singulier que je me fascinais très vite pour une famille dont j'étais le fondateur et, en sens le destructeur, puisque ma lignée s'achèverait, bientôt, avec ma fin. Cependant, jamais je n'aurai regretté cette fortune qui constitue mon destin, celle d'avoir pu être si solitaire et en même temps aimé de mes sublimités car chacune de mes filles était doté d'une beauté incomparable qui résume, de fait, tout l'amour qui fut celui qui m'unissait à ma femme. La première de toutes mes filles est celle avec laquelle je fus peut-être le plus heureux, et pourtant qui n'aurait absolument rien signifiée si elle avait été mon seul enfant, et si elle n'avait pas été suivie. Je m'aperçois toutefois qu'elle ne constitue en rien la plus admirable de mes filles ; elle est la création d'un homme encore sans doute trop jeune. Elle est belle, bien entendu, mais n'égale pas ma seconde fille qui obtient de moi toute mon admiration. Peut-être est-ce celle dont je fus le plus distant et qui pourtant me préoccupa et m'attirât toujours. Je ne sais même pas si je l'ai élevé comme la première ou la dernière, mais j'ai très vite été dépassé par sa grâce, certes, mais par son caractère qui me bouleversait d'autant plus que je crois qu'elle n'en saisissait pas toute la profondeur et la puissance, elle-même. Quoi de plus frappant qu'un être de génie qui ignore son génie et vit instinctivement dans une ignorance sublime, tantôt, dans un apparat florissant et parfumé mais pas tout à fait réalisé ; car elle était aussi d'une timidité torride. Ma troisième fille est d'une blondeur éclatante mais me paraît moins excellente que ma quatrième qui est aussi blonde et admirable. La première est plutôt rêveuse mais manque un peu de tact et d'acuité mais elle a souvent, cela est son charme, comme des éclats subtils et étonnants qui viennent la faire s'éclore et la rendre davantage spirituelle. La deuxième est donc ravissante mais extrêmement farouche, violente, égoïste et amorale ; libre. Elle n'est jamais qu'un chat solitaire et dangereux sans aucune pitié, et d'un narcissisme qui me frappa autant qu'il me fit l'aimer infiniment. La cinquième de mes filles est la plus mélancolique. Je la crus très malheureuse pendant longtemps, seulement, je m'aperçus qu'elle ne devait pas être la plus triste de mes filles. Ce qui illusionne, c'est son extrême froideur. Elle me parut toujours craintive à mon endroit, mais je la soupçonnais de m'avoir longuement étudiée et elle était ma fille qui me connaissait plus que toutes ses sœurs. Ma sixième fille est intelligente et elle s'entendit très bien avec moi. Elle m'appréciait beaucoup car je jouais exactement le rôle de père envers elle qui demeurait ainsi mon éternelle fille, et elle appréciait cette position ; par faiblesse ? Ma dernière fille, je la pensais la plus faible mais cela est faux. Elle ressemblait à sa mère ; j'ai l'impression qu'elle est ma première fille, et je crois que je l'élève comme si elle était celle-ci. D'ailleurs, étrange sentiment, j'éprouve de la tristesse quand je pense à ma première comme à ma dernière fille. Il est aussi difficile d'être devant que derrière, et plus aisé d'être au milieu.

     Se sont mes filles et elles me survivront ; pourtant, j'ai le sentiment que malgré tout, je leur survivrais, et resterai ce père effrayant, détestable, mystérieux et protecteur qu'elles auront aimé et admiré au même titre que j'ai moi-même, toujours voulu secrètement être elles. C'est mon malheur. Et mon malheur encore, c'est que la mère de mes filles, je ne l'ai jamais vu que comme un moyen, un moyen d'accomplir mon œuvre sublime, fardée, touchante, et éphémère.

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Publié dans Journaux intimes

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