Les Carnets du dictateur, la solitude et sa suite I

12 de décembre
Mozart ! Au fond, c'est le seul qui compte vraiment. D'ailleurs je n'aimais plus trop Schtroumpf ; et en même temps je ne pouvais pas m'en débarrasser : comment voulez-vous vous arrachez à Schtroumpf ? c'est aussi insensé et abrupt que de vouloir rompre avec Wagner, ou avec Schopenhauer. Bref, pour des raisons que j'ai oublié, j'aiami à cette période de mon existence me gausser de Schtroumpf alors même que secrètement, je n'aimais que lui. Cependant j'avais laissé tomber mon pessimisme de principe pour une joie tragique autrement plus intéressante et qui fis que je cessais définitivement (enfin presque) d'écrire des lettres interminables sur le vieux Karl, à ma chère N... qui me rendait beaucoup moins triste de par son absence ; elle-même avait cru déceler dans mon schtroumpfisme implacable, un chagrin qui aurait suivit son départ loin de moi. Mais à présent, pour N..., j'étais guéri et non plus ce convalescent qu'elle se refusait d'entendre et de comprendre car elle était bien trop énervée contre moi et ce Schtroumpf. J'écrivais maintenant des lettres à N..., où mon bonheur déteignait comme Karl pouvait y déteindre auparavant ; mais, je le redis, mon amour pour Schtroumpf ne laissa pas d'être dedans mon cœur.
L'ironie de l'histoire fut que N..., bien plus tard, entendit par hasard à Nice, du Karl Schtroumpf (c'était la première fois), et qu'elle s'en trouvât si émus que je me demandai si elle n'allait pas, à son tour, m'envoyer autant de feuillets que sa passion lui dicterait. Heureusement, il n'en fut rien, et puis cela n'est qu'un détail grossier et insipide. Malgré notre correspondance, avec N..., je demeurais dans une profonde solitude que j'essayai toutefois de combler par la joie mozartienne en moi. J'étais extrêmement excité ; mais faut-il préciser que je m'étais mis à aimer beaucoup de femmes et qu'il m'arrivait à passer mes journées à les suivre, ou à les croiser à dessein, à plusieurs reprises, tous les matins ou tous les soirs. Je dois dire que j'étais peu chez moi mais que bientôt j'allai y rester car je m'employais dorénavant à écrire un peu. Je voulais aussi devenir un génie, et l'homme le plus cultivé de mon temps ; je voulais en somme me mirandoliser.
Beaucoup de souvenirs se heurtaient dans ma tête, je repensais à Célestine qui me manquait un peu parfois, tout comme M... qui semblait à part mais que j'aimais encore beaucoup ; peut-être que N..., avec qui je causais pourtant incessamment, était celle que je n'aimais quasiment plus. Mais enfin ce qui suscitait mon enthousiasme était la création dans laquelle je me plongeais de plus en plus ; je lus enfin énormément en cette époque cénobitique avant que se présenta à moi de nouveaux événements ; mais pour le moment, la solitude.
Ce que m'enseigna tout cela, ce fut tantôt la distance ; et ensuite, le mépris. Je me considérai seul et puissant, au-dessus des couches inférieures et des strates viles et malpropres que je dominais froidement, que ma claustration surpassait hautainement ; je culminai à des lieux au-dessus des congrégations plébéiennes et je jouissais d'un bonheur, fragile certes, mais qui m'amalgamait à du divin. Toutefois, je ressentis durant ces moments de supériorité une douleur intense au cœur que je sentais fragile, qui me tirait ou qui me piquait au point que je réévalua un peu ma puissance susdécrite.
Je ne m'ennuyais pas, je n'étais pas non plus dans l'angoisse ; je contemplais le soleil qui venait frapper ma chambre de toute son apparat fastueux et sardanapalesque, dans une effusion fluviatile et montueuse, vibratiles et nacarats, et eux mêmes reflétés depuis les fenêtres de la maison d'en-face ; je me fascinais pour le ciel bleu extrêmement clair qui se fondait, l'hiver dans la neige saupoudrée sur les monts et dans la vallée, sur les sapins sublimés par cet éphémère qui pourtant m'incitait à espérer une restructuration péremptoire du verbe « aimer » et de la quadrature d'un cercle d'ombre et de lumière scintillante dont la beauté serait par-delà les montagnes du Vercors. Mais j'ai peur ici d'être trop confus, c'est pourquoi j'en viens à évoquer l'amour qui partagea toute l'immensité de ma solitude ; il s'agissait d'Eglantine (réminiscence de Célestine ?) qui était particulièrement intelligente et très soignée. Au fond, elle était un antidote parfait à Célestine et nous partageâmes une solitude savante, une solitude à deux, ce qui est évidemment plus amusant.