Déclaration entre extase et dégoût
Au loin dans la pénombre, sortie du noir et comme nourrie de lui, elle trône ; je l’observe, mon dieu, je l’observe de toute mon âme. J’ai tout yeux sur elle. Elle fume une cigarette, et dans les volutes bleues de sa fumée si tendre, s’ébat une lueur, fragile, qui suit son chemin : et se consume. Je pense, enfin non, je ne pense plus : je suis dans ces moments-là où la musique bat fort dans les oreilles, et que pourtant, on ne l’entend plus. Je suis les yeux dans le fixe. C’est elle : qui me prend tout et m’ensorcelle. Oui, c’est elle.
Mais qui es-tu, fille étrange ? Avec ta cigarette, comme à rebours. Et ta fumée… Je ne sais rien de toi : je ne t’ai vu que de loin, et toujours de derrière ton rideau mouvant de fumée bleue. Je vois mal ton visage, je ne peux dire si tu es belle ; il me semble que oui, j’aime ta silhouette. J’ignore la couleur de tes yeux ; je ne t’ai jamais touché, ô ma douce, ni jamais senti. J’ignore ta voix aussi : il est impossible de se taire autant que toi. Ton silence est encore plus puissant que celui qui nous vient quand on accepte l’inconcevable.
Pourtant, je ne vis que par toi, ô inconnue ! Quand je te regarde, derrière ta fumée, dans l’ombre qui t’embrasse, je sens que tu sais ma présence : dans tes yeux détournés, fille étrange, c’est moi que j’aperçois. En te contemplant, je vois que j’existe assez pour être ignoré. Cela me fascine et m’épuise. Cela me tue.
Je voudrais susciter en effet autre chose que le silence ; je voudrai d’autres réponses que l’écho de mes propre question ! Je voudrai m’approcher, et te voir et te toucher. Je n’y parviens pas ; tu me paralyse : je ne peux plus « pouvoir » en face de toi ! Dis-moi, un mot, rien qu’un mot : et j’accourrai t’embrasser de toutes mes forces. Réponds-moi ! Je t’en pris ! Certes, tu sembles belle, et je suis à deux doigts de t’aimer ; mais ton silence me fait te haïr ! J’aime tes gestes sensuels, la lueur de ton mégot de cigarette, et les teintes pourpres que semble avoir ta peau. Je crois que je peux t’aimer. Je suis fait pour t’aimer. Je crois même que je veux t’aimer. Mais il faut que tu me tendes la main. Jamais je ne pourrais venir de moi-même, te dis-je : dis-moi quelque chose, fille étrange ; d’un ordre, permets-moi d’approcher de toi !...
Ah ! Pourquoi ce silence ? Pourquoi ne pas répondre, ni me regarder ? Pourquoi suis-je confronté à toi, ô inconnue, entêtée et taciturne ! Je te déteste autant que je t’adore ! Tu me fais souffrir autant que tu m’exaltes ! Pitié ! Cela se voit que tu es sur le départ, cela se voit qu’une fois que la lueur rouge de ton mégot n’éclairera plus la pièce, tu partiras… Mais avant rien qu’une fois, dis-moi de venir vers toi. Et je t’aimerai totalement, et je comprendrai tes mystères, ô belle enfant ! Ne m’offre pas seulement ton mépris, et l’odeur de ton dégoût ; laisse-moi goûter à un peu d’extase, et je t’en serai gré, mon amour.