Les Carnets du dictateur, des courbes relations V

Publié le par Jovialovitch


 

5 de décembre

     Karl Schtroumpf ! Ce fut la chance la plus suprême de ma solitude. Chaque matin et chaque soir, résonnait son Concerto qui, comme Dieu, allait m'accompagner toute la journée durant, et ce pour l'éternité. Karl Schtroumpf, je le découvris par hasard, un matin ; ce fut lui qui me réveilla à la radio et qui me fit un tel effet que je ne pu me lever que beaucoup plus tard après ; j'étais resté des heures dans le silence où il me semblait encore entendre le piano infernal du Concerto ; je m'étais mis à sangloter car cet air me rappelait N..., et Célestine aussi, et puis M.... Il naissait d'une profonde douleur cette musique si juste, tout en virtuosité qui me parlait plus à mon cœur que n'importe quelle autre voix féminine que j'avais entendue jadis. Je devais toujours me souvenir de la sensation que je ressentis ce jour-là, à la moindre écoute du moindre son de la moindre note du Concerto.

     En ces temps si sombres et à la fois si magistraux, je me fis l'apôtre du néant. J'écrivais fréquemment à N... des lettres qui étaient elles-mêmes teintés d'un pessimisme torride totalement idéalisé, un romantisme exalté dont s'aperçut ma chère amie qui s'étonna du ton de sa correspondance et qui souhaitât que je cessât de lui faire part de dix pages gribouillées par le trouble de toute ma passion excessive et consacrées dans son immensité à Karl Schtroumpf ; aussi assistai-je à tous les concerts où l'on jouait sa musique, et à chaque fois, je me rendais compte du génie de cet homme : toutes ses compositions étaient des exemples de perfection et reluisaient d'un aura noir et ténébreux qui éclatait en un soleil si puissant et si insondable qu'il laissait croire à un rayonnement d'une grandeur infinie.

     Je délaissais pour un temps la féminité car j'étais bien trop occupé à nié mon vouloir-vivre à l'écoute de Karl Schtroumpf qui me fascinait de plus en plus ; je me mis à lire tout une pléiade de biographies, je lus sa correspondance, je lus encore toute ses partitions que je m'étais procuré pour jouer moi-même, toujours mal hélas, du Karl Schtroumpf ; j'avais enfin décidé d'apprendre l'ensemble de son œuvre lyrique que je déclamais dans des moments de pure mélancolie et de pur tumulte, à certaines heures pâles de la nuit.

     Un jour, je m'aperçus à quel point je m'étais laissé si facilement entraîné dans les rouages pessimistes de la machine schtroumpfienne, ce qui m'effraya d'abord, et me fit rire ensuite ; il me semblait n'être point sortit durant des mois d'un nuage d'une noirceur abominable qui me surplombait gravement comme un poids dont l'ombre est plus lourde que tout ; je n'avais plus vu le soleil depuis tant de temps, plus rien vu qui soit un plaisir pur et non une sorte de rédemption à la con, qui je dois le dire, me fatiguait d'une façon totale, m'exténuait ; tout cela je m'en aperçus à une interprétation de Karl Schtroumpf que l'on donnait à l'opéra et où j'avais invité une jeune fille car je voulais qu'elle partagea toute ma fougueuse passion pour Schtroumpf, ce compositeur absolu dont j'aimais à dire qu'il était Dieu devant Dieu. J'avais bien entendu préparé la jeune fille à recevoir comme un choc la musique abyssale et vertigineuse d'un  homme guidé tout entier par le désespoir et la violence, et dont secrètement, j'espèrerais qu'il allait la faire pleurer afin que je puisse la prendre par l'épaule et pleurer avec elle, et l'embrasser aussi, dans un degré de passion au-delà du temps, de l'espace, et de la causalité. Ce soir-là, je ne le savais pas, mais ma vie allait changer grâce au hasard des choses et par le fait que la deuxième partie du concert était consacrée à Mozart. Karl Schtroumpf fut une catastrophe ; non que l'interprétation fut médiocre, mais c'est que la jeune fille dont je ne parviens pas à retrouver le nom, fut totalement insensible aux tourments de l'âme de ce vieux Karl, et que moi, pour rester digne, je dus contenir mes larmes qui s'apprêtaient à se déverser sur mon pauvre visage bouleversé par cette musique que je trouvais pour le moment encore si poignante et d'une implacable splendeur. Durant l'entracte, je m'efforçais de dénigrer un peu ce à quoi nous venions d'assister en déplorant une exécution beaucoup trop maniérée et d'une lenteur insoutenable. Elle fut à peu près d'accord avec cela (Schtroumpf avait dut la faire souffrir tellement !) et je lui dis aussi que j'attendais beaucoup du Mozart qui représentait pour moi une musique d'une indicible majesté. Et je ne croyais pas si bien dire – alors même que je n'y pensais pas une seconde – lorsque je vis à quel point je fus ému par une symphonie qu'on pouvait fort facilement opposer à Schtroumpf ; mais surtout, quelle ne fut pas ma surprise de voir ma jeune fille fondre en larmes, incapable de contrôler une émotion bien trop intense ; et je voyais ces larmes qui n'en finissaient plus de couler ; et la pauvre fille tremblait, elle était terrassée par ce qu'elle entendait, par cette tension, par toute cette lumière tendue à l'extrême et dont l'expression la plus parfaite et élevée vous faisait tressaillir ; je pensais à ce moment-là que Karl Schtroumpf et le poids titanesque de son Concerto avait sans doute participé, par antithèse, à produire l'effet déconcertant. Je fus tant surpris par cette réaction de la jeune fille, qui me touchait moi aussi, que j'en oubliais de la prendre par l'épaule de pleurer avec elle et de l'embrasser ; quel con, mais quel con !

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