En travers de l’omniscient

Publié le par Jovialovitch

    Vous commencerez à lire ce texte avec une certaine surprise ; vous le trouvez déconcertant, et vous vous dites que cela est «  tout à fait conceptuel ». Au début, vous imaginez une ville, sans forme, ou du moins, trop grande pour en avoir une. Nous sommes au milieu de la nuit, et cette ville est très joliment illuminée : vous pensez à raison que « c’est beau une ville, la nuit ». Ensuite, vous imaginez une rue, ou plutôt, une sorte d’avenue ; le texte la décrit minutieusement, avec une sorte d’ubiquité balzacienne : pavée, humide et déserte, elle était fort longue – on n’en voyait d’ailleurs pas le bout – et se trouvait comme coiffée du feuillage élagué d’imposant platanes, qui s’alignaient silencieusement sur les trottoirs, comme une file de lampadaires parisien rue de Vaugirard. Vous ne savez pourquoi, mais cela vous fait penser à Bordeaux.

      Le texte pousse assez loin sa méticuleuse description, si bien que vous finissez pas penser à autre chose, tout en lisant – comme l’on fait parfois quand on a des soucis. Cela ne dure guère, cependant : l’auteur cite en effet, avec quelque brusquerie, le théâtre central de son histoire, un immeuble marqué du « numéro 13 »… Vous ne manquez pas de frissonner : la nuit, l’avenue déserte, et maintenant le numéro 13, tout cela ne vous dit rien qui vaille ! L’auteur poursuit implacablement son récit. Il vous entraîne au second étage de son immeuble ; le décrivant vaguement et sans en omettre quelques oublis, il lui donne une teinte ombrée de mystère et de soufre, qui  ne fait que renforcer votre impatience et votre soif de lecture.

       Soudain, vous tressaillez !... Un homme est là, dans la cage d’escalier ! Votre cœur bat la chamade, les lignes défilent sous vos yeux : il est voûté, vieux et fatigué, l’air louche et méchant et malade ! Il a un sac plastique, tout petit, qu’il tient fébrilement, dans sa main droite. Vous tremblez : le personnage crasseux, de sa main gauche, tremblotante et rougie par le froid, se saisit d’une clef ; il ouvre sa porte et entre. Par la magie du narrateur omniscient, vous voilà rentrer avec lui ! Vous jubilez, de cette exultation aiguë où pointe les affres de la clandestinité. L’auteur tente de vous décrire en partie l’intérieur de l’appartement ; mais il n’en a pas le temps : l’homme courbé tourne à droite et rentre dans sa cuisine. Là, il pose sur sa table son sac plastique. Un frisson vous parcourt : quelque chose de louche est en train de se jouer dans cet appartement, dans la nuit froide de cette trop grande ville, et votre sentiment malsain se voit confirmer quand l’auteur du texte écrit, en toute lettre que cet homme se trouve être, avec son petit sac, son dos courbé, sa mine déconfinte et son complet beige : le plus dangereux psychopathe de l’occident !

       Vous réfléchissez. Vous ne savez plus quoi pensez. Une peur, oui, une peur vous envahit, et la plume alerte de l’auteur, qui décrit le psychopathe comme un homme d’une laideur ignoble et gonflée, ne fait que renforcer votre crainte. Vous vous demandez où ce récit haletant veut en venir. Le texte s’emballe, et se remplie de mots étranges et barbares, comme pour se parfumer d’un peu de glauque, d’une teinte verdâtre où l'épouvante détonera plus puissamment. Vous lisez dès lors que le psychopathe explose d’un courroux diogénique, et le style se perd en épanorthoses anaphoriques : voilà que les mots défilent sans trêves en se luxant les tandems, et que la crainte pointe dans l’incompréhension surréaliste de votre lecture délirante aux rages et formes avisées de pardons anisés. Vous arrêter de lire, vous avez cru comprendre qu’un doigt se trouvait dans le sac. Vous êtes dubitatif, vous vous dites que décidément : vous n’avez « rien compris ! » Vous êtes un peu déçu. Quoique.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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