Fafouette : quarante-quatrième - Le clochard

Publié le par Jovialovitch

  

« J’emmerde ma mémoire !… »


     J’ai vu aujourd’hui un spectacle triste et profond. Un clochard, de ceux que le monde fait de pire. Il m’est apparu brusquement : d’une seconde à l’autre, et j’en fus surpris, profondément. Assis sur un banc, recroquevillé et tremblotant, il se tenait devant un arrêt de tram, au milieu d’une foule en perpétuel va-et-vient. Il était répugnant : autour de lui, il n’y avait personne sur deux ou trois mètres, sauf des flaques, les siennes, sans doute. Il se tenait là, tout courbé, moche au possible, dans une posture aveulie, flétrie de froid et de souffrance, sur son banc misérable. Il avait une sorte de blazer bleu, avec lequel il se cachait la moitié du visage, si bien qu’on ne voyait sortir de ce hoqueton loqueteux qu’une sorte de champignon boursouflée de vultuosités rougeâtres, où pointait deux petits yeux tristes, sans couleurs, pétri de noirs. Il me regardait.

       Je fut bouleversé, vous dis-je. De voir cet homme, aux cheveux sales, crasseux de gris, avec cette tête à demi cachée et ce regard méchant de désespoir, cela me prit à la gorge. Je crois qu’il venait de vomir, et que c’est cela qui me fit me retourner ; il y avait une grande flache, luisante, à ses pieds. Alors qu’il marmonnait je ne sais quoi, il se mit à tousser, derrière sa pelisse, de cette quinte chargée et malsaine qu’ont les malades du froid, en graillonnant du fond du corps.  Sa tousserie s’enflamma, il fut comme pris de convulsions, et tremblant de toute part, il se pliait en deux dans sa douleur de sang, et ce fut comme s’il allait exploser.  

       Jamais de ma vie je ne vis personne plus atrocement misérable. Je devais partir : je laissais là cette pauvre loque à sa lente agonie, à sa mort prochaine, au froid et à l’indifférence. Je lui souhaitais secrètement d’en finir, de crever là, maintenant, sur son banc, sous les yeux pétrifiés de ses passants quotidiens, qui faisaient mine de ne jamais le voir. Mais il devrait normalement souffrir encore un ou deux ans, sûrement.

        J’ai réfléchi sur cette misère ambulante, ce monstre décrépi de saleté et d’immondices, cette chose, dénudée de toute humanité, souillée de toute la crasse de la Rue, chose informe et dangereuse, qui l’avait happé, sous les vapeurs de l’alcool. Je me disais, ma foi, oui : rien d’autre qu’un homme ne peux se mettre dans un état pareil. J’oubli les causes, j’oublias jusqu’aux raisons ; je ne pensais qu’à cela. Même un chien, même un porc, cela ne se mettrait jamais dans un tel état. Seul un homme peut tomber si bas. Rien qu’un homme. Voilà...

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Publié dans Fafouette enseigne

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