Louis Vidal, nous voilà ! - La Jeunesse
3.
En cet inoubliable 14 juillet, la vie de Louis Vidal était aussi bouleversée que la France au lendemain de la Prise de la Bastille ; à sept ans, devant ce magnifique monument aux morts, notre héros comprenait qu’il était le « plus français de tous les hommes » ; et, dès lors, il s’élevait de son existence heureuse un chant d’amour d’une pureté telle qu’il ne se pouvait venir d’un autre goût que le français.
En effet, preuve de la noblesse de son âme : Louis Vidal fut amoureux très tôt. Longtemps, ce simple mot de « France » agitait son cœur aussi brusquement que celui d’un chérubin en face de sa comtesse. Le jeune enfant éprouvait pour la France cette passion sourde et sacrée – que seuls les enfants connaissent, et seulement quelques-uns – où la dévotion est embrasée par la crainte et où l’ignorance laisse place aux premiers phantasmes : en somme, il aimait le France comme ses camardes aimaient leur maîtresse, sans même savoir ce que c’était qu’une femme. Notre héros aimait tout de la France : comme une toile de Delacroix, il la scrutait des heures durant, dans ses manuels scolaires, sur les planisphères ou les cartes routières. Il était fasciné par les formes étranges de ce territoire si beau, si équilibré : hexagone sublime entre Atlantique et Méditerranée, Manche et mer du Nord, comme un baiser entre la côte et la montagne, qui faisait sur la carte du monde, une forme ainsi qu’un cœur sur l’épaule d’un camionneur. C’était une chose immuable sur cette pointe de l’Europe, un sceau inscrit pour toujours sur la croûte terrestre, dessiné autour d’un centre parfait, brillant d’un nom de perfection : Paris.
Souvent le petit Louis fermait les yeux le soir, avant de s’endormir ; il voyait alors, dans le noir tricolore de ses paupières, la forme familière de sa nation tant aimée : cet écrin parfait, animé d’une symétrie de miroir, où pointaient des décors de paradis, comme la Provence, le Cantal, la Champagne ou le Velay. Son amour d’enfant restait secret, bien sûr : Louis Vidal n’était qu’un enfant. Mais le temps passe vite…
Entre douze à quatorze ans, sentant poindre en lui les premières fièvres de la puberté, il délaissait les cartes ; beau et rasé de frais, il s’en allait seul dans la campagne, avec l’air impatient de ceux qui vont retrouver leur chérie. Louis Vidal ne se satisfaisait plus de la contemplation : il lui fallait toucher et sentir la France. Alors il prenait les plaines, les cols et les vallées : et ils s’y jetait dedans, respirant chaque pré, câlinant chaque brindille et chaque feuille, buvant l’eau de toutes les rivières, comme dans le but de caresser le corps nu de cet être féminin qu’il aimait si puissamment. Il voyait la France s’incarner dans chaque pierre, dans chaque pousse, et il s’y roulait dedans en s’oubliant tout entier, dans la fureur masturbatoire de ses premiers ébats patriotiques.
Arrivé vers dix-huit ans, les forêts devinrent des cheveux, et les collines furent les formes d’une jeune femme. Louis Vidal y voyait la France ; elle s’appelait France d’ailleurs, cette femme imaginaire. Il l’embrassait, et lui parlait : dans ses yeux, il voyait Paris, la rive droite, et la rive gauche ; dans ses bras, il voyait la Bretagne et l’Alsace, tandis que ses deux petites menottes lui figuraient Brest et Strasbourg ; il embrassait ses petits pieds, comme autant de ville du sud ; son ventre ballonné était comme le vaste Bourgogne ; ses deux seins lourds, c’était le labourage et le pâturage et le triangle de son sexe, c’était l’Auvergne.
Louis Vidal était Auvergnat. Mais il aimait tout de cette femme. Ils passaient des heures tous les deux, dans sa chambre, dehors, partout, ensemble ; et ils s’aimaient, d’un amour presque douloureux. Louis Vidal ne fut jamais plus patriote – amoureux – que dans ces heures-là de sa jeunesse. Ce bonheur dura presque dix ans : mais par le drame d’une dame en noir, tout s’effondra. Louis Vidal avait 29 ans ; l’âge mûr.