Journal du ciel
C’est sans doute une « humeur », comme on dit, une sorte de faiblesse passagère ; mais tout de même, je me fais peur : quelle pâleur !... Mon azur est tout gris ; il ne bleuit plus : je suis blême et sans éclat, un brin blafard et sans profondeur. Livide et coloré d’un bleu d’ecchymose, voilà comment je suis. J’ai tout perdu de cet azur zénithal, foncé comme l’océan du Capricorne, égayé de tendres nuages blancs, posés à tire-d’aile par le pinceau soufflant d’un vent que l’on croirait artiste. Je suis bien loin d’avoir l’éclat triste et profond des ces soirs d’hiver, où j’ébroue de rosissements abricotés l’éther parfumé d’un coton vaporeux. Ces couleurs de flamboiement que j’ai vers l’ouest, au couchant, n’existent plus, et le rouge et le noir se sont noyés dans la fadeur de mon nouveau visage. Je suis bleu comme un bleu, cérulé comme une cerne ; maussadement bleuâtre, je suis un de ces ciels ennuyeux que l’on regarde sans voir : d’un bleu de surface et de vide, je sui comme poudré de cendre par un vague linceul de brouillard, qui rajoute un peu d’insignifiance à ma triste mine.
Certes, ce n’est pas toujours facile d’être le ciel : on est toujours trop grand pour être plein. On fait ce qu’on peut, pour étonner le monde, mais cela lasse bien vite. Au fond, ceux qui me regardent, ils sont bien rares. J’en vois quelques-uns, des poètes, des rigolos, qui se couchent dans l’herbe, sur le dos, et qui m’embrassent, en me fixant intensément, dans le fond de mon dôme d’azur. C’est flatteur, j’en conviens. Alors, je les remercie, et je leurs offre des petits nuages, en forme de je-ne-sais-quoi, et ils s’ébattent, tous joyeux, de les voir ainsi charriés par la brise. Mais cela n’arrive plus. En bas, les gens ont la tête baissée, désormais. C’est leurs pieds qu’ils regardent. Avec leurs orteils. C’est plus comme avant. Ils m’ignorent, les gens ; je suis là, et c’est normal. Mais, moi, je me démène pour eux, pour me faire joli, chaque jour, et leur offrir le plus beau des bleus. Ils s’en foutent, les gens. Ils ne se rendent même plus compte que je suis bleu, c’est normal que je sois comme ça : mais en fait, je pourrais très bien être vert, orange, ou couleur aubergine.
Ils ne se rendent pas compte. Être le ciel, sacré nom d’un chien, ce n’est pas une mince affaire. Il faut tenir. Et je croule sous mon propre poids. J’en suis lourd, de ces teintes épaisses, de ces coloris changeants, de ces fluctuations d’éternité quoi me parcourent. Et de ces étoiles. Et puis… comme je suis seul ! De ciel, il n’y en a qu’un, c’est bien vrai. Je suis le seul. Et ma solitude et si grande que j’en viens à me demander si j’existe vraiment. Je ne peux me voir, moi. Je n’ai conscience d’exister que par ceux qui font l’effort de contempler mon immense silence. Peut-être qu’ils regardent leurs oiseaux mécaniques, avec des ailes, qui m’entaillent en de longs sillages de vapeur… Ce que je sais, c’est que parfois, surtout dans ces moments de faiblesse, j’ai envie de tonner, et de leur dire : « Mais bon Dieu, au dessous, regardez-moi ! Faites quelque chose à mon égard ! » Alors j’envoie de la flotte, et de la foudre, et de furieux bruits. De plus en plus souvent, c’est dernier temps. Mais en général, c’est pire après : moi, je me sens tout triste, et puis après, en bas, ils ont peur, et ils se cachent. Alors je leur demande pardon, et voudrais les aider à lever le regard sur moi : pour ça, je leur envoie un arc-en ciel… Des beaux, bien longs, bien fiers, mais même là, ils ne les remarquent pas…