Journal d'un pionnier de cire
Ma toute-aimée, ma chérie, mon amoureuse, à vrai dire, je l’ai rencontré au bruit : elle m’a séduit par les oreilles – je l’ai aimé rien qu’à l’entendre. Je me souviens qu’en ce temps-là, j’étais tout seul ; aussi, je ma baladais la nuit, comme pour noyer ma solitude dans l’écho de mes pas. Ça ne marchait pas, faut bien le dire, mais j’arrivais tout de même à réfléchir : par exemple, je me disais souvent que « sans les autres, la solitude, ça n’existerait pas ! »
Un soir, à cause de la lune ou des étoiles, je dérivais beaucoup plus loin qu’à l’accoutumé, et je me perdais, totalement égaré. Loin de me troubler, cette divagation fut comme une libération ; je me sentais projeté dans un inconnu permanent, où pointaient la surprise dans chaque coup d’œil, et dans mon cœur, la sensation puissante que la nuit m’appartenait. J’étais sorti du cercle des lieux connus de ma mémoire, et j’entrais dans un territoire vierge de tous souvenirs ; j’avançais comme un pionnier qui n’aurait plus pour unique boussole que l’intuition, et dont la dernière carte s’appellerait le hasard. La liberté est écrasante dans ces moments-là. Elle étreint d’un enlacement si ample et si lourd qu’il en est inachevé : le choix devient si incommensurablement illimité que le libre-arbitre en est impuissant, comme celui d’un enfant qui aurait pour lui seul toute une confiserie.
J’avançais donc, emprunt de cette satisfaction intensément lointaine que donne une liberté trop vaste pour ne pas être creuse, en choisissant toujours, à chaque carrefour, d’aller tout droit. Ma promenade continuait alors, enflammée de découverte et d’émerveillement, mais aussi tempérée par la conscience que de toute façon, je finirai bien par me retrouver, car en effet, je me suis toujours retrouvé. Ainsi je m’enfonçais dans la ville et dans la nuit, seul et rêveusement heureux, sans direction, sans but, et sans contrainte : libre – trop libre.
Tout d’un coup, j’entendis résonner dans les murs alentours d’autres pas que les miens. J’en fus surpris, déçu : j’avais perdu la volupté de la solitude, sans gagner pour autant les joies de la compagnie ; il n’y avait derrière moi qu’un piéton qui rentrait chez lui. Il marchait vite, d’un pas assuré, incisif et cadencé. Cela se rapprochait ; je compris qu’il s’agissait de talons, qui marchaient derrière moi, et de loin en loin, dans les affres de la réflexion, j’en déduisais que c’était une femme qui marchait derrière moi. Elle allait vite, elle s’approchait de moi et de ma lenteur. J’entendais le clac de toutes ses foulées craquantes sur les dalles humides du trottoir ; tous les cinq pas, succédant au son sec de sa semelle claquante, elle ripait, et c’était alors un bruit criant qui résonnait entre ses pieds chaussés et les minuscules gravillons de la chaussée. Elle était toute proche maintenant, je sentais sa présence, derrière moi, l’imminence de ses pas, qui battaient la mesure, comme un piano militaire ou un coeur qui bat… je voulais me retourner, et la voir, cette femme, avec ses talons haut que j’ouïssais si fort s’entrechoquer au sol cette une sévérité que je devinais sublimement sensuelle. Je fermais les yeux, et aux bruits de ses pas derrière moi, je l’imaginais ; alors, j’entendais le bruit de sa respiration, juste là, dans mon dos, que des milliers de fourmis glacées semblaient parcourir. Une grâce infinie était derrière moi ; je me retournais. Et voilà.