Journal d'un envoyé en l'air
Moi, j’ai pris l’avion. Il a décollé, il s’est envolé, il est monté très haut et très vite ; il a traversé une grosse muraille noire et très grise de nuées et de nuages. Puis, d’un coup, d’un seul, comme si un soupir immense soufflait sur l’alentour, l’avion est subitement apparu au grand jour, sous un dôme d’azur immense, d’une pureté totale et fascinante, belle à pleurer. On s’étonne toujours de voir comme le ciel est bleu par-dessus l’éther, alors qu’en dessous, il est si gris, si morne et si gluant ; c’est que le ciel est comme un œil qu’une paupière de nuages viendrait parfois fermer ; mais derrière, en vérité : il est toujours ouvert...
Soudain, tandis que je contemplais à travers mon hublot la longue ligne de l’horizon mordorée d’un soleil couchant, une idée impérieuse m’envahit l’esprit. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Il me fallait la lire, cette Œuvre éternelle et sublime, qu’on ne peut bien lire qu’au-dessus des nuages, et qui du centre de la Terre, vous emporte au Paradis !... la « Divine Comédie » ! Je m’en saisissais, et commençais la lecture exaltée de ce fleuron de l’humanité. Le ciel et la nuit tombaient ; le rouge et le noir s’épousaient par-dessus les nuages noircis de fatigue. Nous n’étions nulle part, perdus dans le silence hâté de l’atmosphère couchant ; et moi, dans le vrombissement sourd des hélices du réacteur, semblable au battement des ailes de Lucifer, je m’enfonçais dans l’Enfer, à la suite de Dante et de Virgile, en oubliant tout alentour. Je tremblais devant Francesca et Ugolino ; une peur tenace m’envahissait devant les tourments des damnés ; et, tandis que les premières étoiles scintillaient dans le ciel, l’ombre atroce de Belzébuth, de ses trois têtes et de ses larmes mécaniques, pesait de plus en plus fort sur les chants dantesques.
Je ne sais pourquoi, mais soudain, alors que le narrateur génial, suivant Virgile, escaladait le Diable lui-même, et entrait ensuite dans un chemin secret conduisant au Purgatoire, voici que je tournais la tête à droite, et que là, sur le siège voisin, à quelque centimètres de moi, mon coude touchant le sien, je le vis, lui, droit, fixe, stoïque, immobile, figé dans la postérité : Dante !... Le même nez crochu, aquilin ; le même regard, profond, sévère, scellé sur un point précis ; la même bouche, maigre et triste, avec ce menton courbé de suffisance ; et puis, ce teint, blême, pâle, presque vert : le même… Dante Alighieri en personne ! Le croyais-je ? Serait-ce un sosie, une erreur, une hallucination ? Aurais-je à côté de moi le plus grand poète de tous les temps, l’inventeur de la plus chantante des langues, le père de la patrie de l’amour ? Je n’en savais plus rien, je m’égarais dans d'absurdes suppositions, je voulais sortir de là, je voulais lui parler !
Je n’en fis rien. J’attendais la fin du voyage, je la voulais de toute mon âme. Cet homme ne bougeait pas, il restait glacial, comme de marbre, une véritable statue de chair, un homme de pierre… troublant !... ne serait-il pas venu tout droit d’un quelconque arrière-monde ? Ce ne peut-être un hasard ; j’en avais presque peur de l’avion ! Nous arrivâmes enfin à l’aéroport. Il y faisait une chaleur moite et étouffante ; la nuit était totale. Je pris mes bagages et sortis dans la ville, endormie mais pleine de vie et de désordre. Au loin, je le vis s’éloigner, cet homme, courbé, seul et solitaire. Il cherchait sans doute une branche d’arbre pour la fête des Rameaux ; je me souviendrais toujours de sa silhouette lointaine : elle était nimbée d’une douce couleur de saphir oriental…