Du flasque à l'intense

Publié le par Jovialovitch

       Romuald Glamorgan ne sait certes pas grand-chose ; il n’est pas à proprement parler un savant, encore moins un intelligent ; les choses de la Pensée l’ennuient, et le plus souvent, elles le dépassent. Alors il laisse aller le temps ; et à force de le laisser aller, il n’y songe même plus. Sa vie avance ; elle ne s’en rend pas compte. Romuald ne se regarde pas lui-même, il s’ignore. Il ne conçoit pas qu’il existe, tout ça ne lui viendrait pas à l’esprit. Il vit comme il respire, par automatisme ; les journées qu’il traverse sont comme les bouffées d’air frais qu’il aspire ; ce sont des réflexes. Tout cela donne à son existence des allures de rêves et d’insomnies ; ses heures sont comme les copies d’une copie. Il voit le monde comme irradié d’une irréalité blafarde et sinistre. Son esprit est poussiéreux, ombrageux d’ennui et de rien du tout ; ses pensées sont de celles qui n’ont pas vraiment de durée, et qu’on oubli aussitôt qu’on y pense plus. Pour tout dire, Romuald Glamorgan est un mou taciturne et sans volonté. Un pâle jeune homme où rien ne luit... En somme, il faut bien le dire, Romuald, c’est un « flasque »...

          Mais un beau jour du mois d’août, dans une rue gorgée de soleil, Romuald Glamorgan sentit poindre en lui quelque chose de fort et de puissant. C’était un pressentiment, d’une gravité de Grands Jours, une sorte d’intuition sourde, de celles qui saisissent le cœur et qui empoignent l’âme. Quelque chose allait se passer. Romuald leva la tête, il vit au loin, au bout de la rue, une voiture, qui avançait vers lui, sinistrement, dans ce râlement roque et cruel de moteur qui devrait passer la troisième. Il fixa intensément la bagnole, il concentra sur elle toute son attention, emprunt d’une volonté absurde, que magnifiait une certitude vide, mais inébranlable, en l’avenir. Pour la première fois de sa vie, sur ce trottoir, regardant fixement ce véhicule misérable qui s’approchait d’un stop, Romuald était exalté. Il savait quelque chose qu’il ignorait en même temps. La voiture avançait toujours ; son cœur battait, il frémissait de toute part : une nuée de fourmis glacées semblait lui traverser le corps avec fulgurance. La voiture s’approchait toujours, dans un beuglement de mécanique et de vrombissement grisâtre. Romuald manquait défaillir ; la vie l’éblouissait dans toute sa puissance, elle lui fendait l’âme en un bonheur d’une pression presque insupportable. Il regardait cette voiture, il sentait la chose s’approcher : Oui !... l’automobile passait le stop sans s’arrêter, et voilà que de droite, surgissait un camion : collision terrible et monumentale !... le camion percutait la fourgonne avec fracas ; virée à droite, celle-ci tournoyait à reculons dans le carrefour, au milieu de débris cristallins qui voletaient autour d’elle comme de lugubres papillons de nuit. À bout de nerfs, Romuald s’effondrait. Boum.

        Tout cela, il l’avait prévu ; il savait la collision, avant même qu’elle n’arrive. Et si chaque secondes avant l’accident avaient revêtues cette puissance sublime, c’est parce qu’il savait qu’elles défilaient dans un inexorable sens à rebours. Depuis ce jour, Romuald sait vivre ; parce qu’il sait qu’il vit. Il a prévu son Accident à lui, il le sait, il le prévoit, il en a conscience à l’avance, Et parce que ce carrefour fatal, il le sent au fond de lui-même, alors oui, la route qu’il lui reste à parcourir est d’autant plus belle. Intensément plus belle...

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Publié dans Nouvelles enivrées

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G
Romuald est un homme sage et s'il était encore plus sage, il serait peut être Dieu
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