Fafouette : trente-huitème - Les clichés du néant

Publié le par Jovialovitch

      « Et si Napoléon avait vécu assez vieux pour être pris en photo ? » que je me suis dis, comme ça, mes chers élèves, comme ça, hier soir, tout venant, sans réfléchir. Bon Dieu, oui… Mes chers pauvres élèves, imaginez un peu… Une photo de Napoléon : la vérité visuelle du plus grand d’entre nous ! Certes, nous avons tous une image que nous associons à la personne de monsieur Bonaparte, et sans doute les milliers de tableaux de l’Empereur nous donnent-ils, j’ose le croire, une image satisfaisante de l’homme qui aura conquit l’Europe en une petite décennie. Mais toute de même, nous sommes toujours dans la représentation : notre vision du grand homme passe nécessairement par celle de l’artiste. Autrement dit, nous ne voyons qu'une ressemblance. La réalité est absente, la vérité est nulle. Il s’agit d’art. Si seulement Napoléon n’était pas mort en 1821 !… s’il avait pu vivre une petite vingtaine d’année supplémentaire, alors nous l’aurions : le Cliché par excellence, la réalité fixe et sublime du génie ; un arrêt du cœur d’une fraction de demi seconde ! Nous aurions, mes chers élèves, une vérité de Napoléon, nous le regarderions dans les yeux, vivants, éternellement vivant, le vrai, le pur, le dur ! Le véritable Premier consul… Le vrai. Le fixe. Napoléon Bonaparte !

        Je crois que le monde en aurait été changé. Je vous le dis. Rien ne serait plus pareil. Si la photographie avait été inventée quelques années plus tôt, elle aurait changé le cours de l’histoire. Et si elle avait pu saisir, (dans sa vitalité, certes, mais surtout dans sa réalité) l’un des plus fameux acteurs de l’ancien millénaire, alors notre vision de l’épopée humaine n’aurait rien à voir. Le mythe napoléonien est d’autant plus fort que son investigateur est hors de la réalité, et de cette blafarde luminosité, refusant toute forme d'ombre et de mystère, et que partage la télévision et Big Brtother. Les temps, tous les temps qui viendront après le géant corse, ne le verront que comme une sorte de mythe, peint sur les toiles du troisième art. Napoléon, dans l’ombre de sa postérité légendaire, est l’un des derniers à planer bien au dessus de cette lumière vorace que nous jetons sur l’Histoire à travers la pellicule. Parce que le « petit oiseau » n’a jamais atteint l’Aigle impérial, celui-ci n’est pas déplumé ; devant l’histoire, Napoléon n’est pas nu, il est encore habillé de cet immuable verni fait d’artistes et de romantisme.

          Sûrement est-ce une bonne chose. Cela ne renfroce notre désenchantement. Proust disait que  « la photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n'existent plus. » La dignité de la photographie ne se sera pas fait ici au détriment de celle de l’Empereur… Eh ! Vous entendez ?... Mais, cette musique, au loin, qui vient de la fenêtre, c’est… mais oui… cette puissance, cette grandeur… c’est le concerto n°5 !... C’est « L’empereur » de Beethoven !... lui-même… le magnifique concerto pour piano… de ce bon vieux Ludwig Van !... tiens ?... c’est bizarre… Beethoven non plus n’a jamais été prit en photo ! Imaginez un instant que ce fut le cas !... J’en frissonne !

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Publié dans Fafouette enseigne

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