Les Carnets du dictateur, Célestine III

Publié le par Jovialovitch


 

29 de septembre


     Loin de moi à cette époque l'idée de devenir un jour dictateur ; maman avait d'ailleurs tout fait pour me détourner de cette voie le plus tôt possible, elle me lisait je me souviens le Journal d'Anne Frank, et j'aimais beaucoup ; aujourd'hui il est vrai que j'aurai des critiques à faire sur cette littérature que j'ai définitivement laissé tomber.

     Parfois, c'est Célestine qui venait prendre le gouter à la maison et alors nous ne nous embrassions point vers la fenêtre, mais, sur mon lit nous nous étendions. A cette période de mon existence je ne fus jamais porté à réfléchir, tout se faisait mécaniquement, et même mon comportement était intuitif ; je ne réfléchissais à rien. Et tout cela témoignait de ma grande force car je n'avais pas à penser mes actes puisque tout ce passait bien, sans que je n'eus rien à faire. En dehors de ces entrefaites, je m'étais fasciné pour la musique particulièrement, pour celle de Karl Schtroumpf. Il n'y eut jamais de musiques au monde qui me parlèrent tant au cœur que celle-ci ; chacune de mes écoutes me remplissait de frissons que se soit ses symphonies, ses opéras, ses concertos, sa sonate ! Entre parenthèse, j'avais associé cette fameuse sonate de Schtroumpf à la figure de mon amour pour Célestine.

     Ainsi donc j'étudiai en parallèle de ma relation avec Célestine, le solfège pour disais-je, faire comme Karl Schtroumpf, c'est à dire, me faire pleurer. Au-delà même de cette fascination musicale, il me semble que le compositeur en personne m'avait violemment frappé, et je m'étais épris à lire toute les biographies sur l'homme dont scintille encore le génie dans notre modernité basse. Karl Schtroumpf avait eu une enfance difficile, celle que je n'avais pas ; il avait perdu son père à l'âge de dix ans et sa mère l'avait confié à sa tante, trop frivole qu'elle était pour élever un fils. L'impact de Karl Schtroumpf fut, je le répète, véritablement fort ; ainsi, lorsque j'eus dix ans, j'espérais que mon père meurt dans l'année, pour que, comme Karl Schtroumpf, pusse-je devenir un génie. Bien entendu, je n'étais pas destiné à cela et comme je l'ai rappelé antérieurement, je me détournai vite de cette période « artistique ». Inutile de dire que j'étais aussi mauvais en solfège qu'en chant (car je m'étais aussi lancé dans le chant pour interpréter évidemment les opéras de Schtroumpf), quant au piano, mon échec me fut extrêmement douloureux car il apparaissait bien que j'allais être condamné à vivre toute une existence sans que jamais je ne puisse jouer, moi-même, de mes propres mains, la Sonate de Karl Schtroumpf.

     Et puis soudainement, je devins angoissé ; certes j'avais pris conscience de tous ces échecs précédent, mais cela ne représentait à peu près rien, il faut bien le dire. Je voyais toujours Célestine mais je ne l'aimais pas, enfin je n'en étais nullement jaloux. Ce n'étais pas le cas de tout le monde ; un jour que je rendais visite à Célestine, celle-ci ne m'emmenât pas à la fenêtre pour m'embrasser, mais sur le lit. Je l'interrogeais sur la cause de ce grand bouleversement, elle me répondit qu'il y avait un garçon en face qui l'aimait follement et qu'il fut bien maladroit de se montrer durant nos ébats, sous ces yeux où aurait luit la jalousie. Mon angoisse, elle, se manifestait par des nuits d'insomnies et de cauchemars interminables ; il fallait que je me lève toute la nuit pour marcher un peu car j'étais incapable de rester étendu sans ressentir de douloureuses contractions. Cela préfigurait-il cette solitude qui toute ma vie fut la mienne et qui me hantait déjà. Mais cette ébauche de débâcle figurait sans doute la prise de conscience tragique de l'existence ; ainsi commençait mon déclin.

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