Vie de Robert A. II

Publié le par Jovialovitch


 

     Il est certain que Robert A. était un jeune garçon calme, fort sérieux, mais qui ne fut pas immédiatement porté à la réflexion. Il était extrêmement bavard, parfois violent, et attirait sur lui toute l'attention qu'il attendait. Cette sorte d'histrionisme exacerbé, ce théâtralisme dont il jouait durant cette enfance mémorable, s'effaça soudainement au même instant où il décida d'entreprendre sa formation littéraire, dans un premier temps. Il se mit à lire énormément et à composer de nombreux poèmes. En fin de compte avait-il délaissé sa dissipation, son caractère extraverti, cette prolixité pour laquelle on le connaissait, bref, avait-il laissé tout cela pour la timidité, la discrétion ; jusqu'à la solitude la plus totale. On ne pourrait dire qu'il se fut agi d'une prise de conscience ou d'un éclair de lucidité, non ; il eut été plus juste et sans doute vrai, de dire que ce fut une décision à laquelle il se soumis, mais une décision provisoire ; disons un passage obligé de quelques années qui déboucherait tout naturellement sur une nouvelle période de renaissance. Mais n'anticipons pas sur les événements.

     C'est donc une période longue qui s'ouvrit, intense, certes, mais particulièrement intermittente ; toujours y avait-il ce sentiment de l'échec, et l'idée du renoncement était un spectre perpétuel qui inquiétait l'esprit tourmenté de Robert dont par ailleurs le génie précoce n'avait pas empêché au jeune adolescent de passer l'essentiel de son temps à écrire, sonnets, odes, ballades, haïku, dithyrambes, etc, etc. et aussi à penser. Cela lui donnait bien entendu tantôt une certaine fierté, mais participait également à son accablement puisque devait-il errer seul dans tout cela au lieu d'arpenter le monde parisien et se forger une réputation. Cette période lui fut douloureuse, encore car elle fut consacré jusqu'à satiété à l'édification de la pensée de Robert A., à une édification d'une solidité considérable. Il devait par la suite s'illustrer brillamment au cours de ses études philosophiques, sous un enseignement alors éminent. Il obtint son doctorat avec une soutenance de thèse sur Freud ; personnage pour lequel il éprouvât toujours une grande fascination, et plus généralement, pour toute la pensée du XXème siècle, héritière du précédent.

     Mais revenons sur la vie essentiellement, de cet homme admirable. Durant cette époque intellectuelle, la moitié de ses lectures étaient autant de moments où il réfléchissait à son existence, et n'importe quels détails qui l'avaient marqué, n'importe quelle préoccupation, etc. Aussi il se mit à ordonner méticuleusement ses journées de sorte à pourvoir sortir chaque soir dans le Paris des années 50, après une journée de labeur, harassante et réjouissante. La philosophie théorique laissait place à la pratique. Il avait un appartement dans la capitale et n'avait jamais été proche de sa famille ; il avait à peut près laissé tombé ses parents qui l'agaçaient sérieusement.

     Ce sorties qu'il faisait lui permettait de revoir son image, de développer son tact, son habileté, sa vivacité d'esprit, comme si le jeune histrion d'avant, reparaissait et engloutissait dès lors que le jour tombait, l'érudit, le timide du présent. Alors oui, toute cette adolescence était heureuse ; dès l'instant où il n'avait plus de livre entre les mains, il avait des jeunes filles pour lesquelles il aurait sacrifier d'ailleurs toute sa bibliothèque.

     C'est aussi à cette époque qu'il quitta Paris, d'abord pour un séjour en Provence, où il avait accompagné ses parents, ensuite définitivement, et de lui-même, il souhaitât allé vivre dans ce même sud français. Sans doute avait-il reçu un choc, avait-il été véritablement frappé par le soleil méditerranéen lors de son premier voyage, et pas seulement parce qu'il avait des origines italiennes. Il se retrouvât ainsi à Nice ; sacrifiant la mondanité parisienne à la beauté du midi ; pour la première fois, il entrait dans une région musicale, une région parfumée.

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