Journal d'Aïdigalayou

Publié le par Jovialovitch


 

     J'ignorais ce qu'il y avait de beau dans ce visage qui n'était d'ailleurs pas simplement beau, mais profondément surprenant, étonnant ; stupéfiant de beauté, d'une beauté supérieur, surhumaine. Fallait-il croire que la solidarité esthétique de chaque partie de ce visage féminin prodiguait cette beauté unique où fallait-il imaginer que les yeux, ou le nez, ou la bouche, était à lui seul le responsable de cette pureté magnifique et crépitante comme un feu d'artifice rouge et bleu et jaune et vert qui éclate dans le ciel noir où clignote les étoiles dont on vient pénétré le silence et le mystère et la beauté. Était-ce la teinte orangée du visage et la blondeur cuivré de ses cheveux qui rayonnaient extérieurement, transmis au-dessus de son menton par un étincelant et céleste sourire arachnéen, aquarellé d'un rouge grenat que les joues creusées arboraient semblablement, qui exprimait l'agréable, le sublime et l'impénétrable ? Chaque fois qu'elle se présentait face à moi, mes yeux étaient voilés, et une larme, glacée, comme celles qu'apporte le froid aux yeux sensibles, brillait comme un cristal de neige. Certes l'éclat de la beauté empêchait de découvrir le secret de celle-ci, mais sur photographie, je ne parvenais toujours à discerner l'alchimie de la majesté et de la splendeur. Je tentais par de milliers de fois de reproduire son visage ; chaque dessin que j'exécutais était un échec supplémentaire. Je ne parvenais, et à ma grande honte, qu'à enlaidir ce faciès ingresque, à le réduire à la banalité féminine morne et fadasse. Mais j'allai bientôt découvrir la supercherie qui m'aveuglait.

     Un jour, dans un magasine glamour américain au prestige international, dans une interview totalement idiote, l'on demandait à une mannequin quelle était la partie de son corps dont elle était la plus fière. Effrontément, la petite avait-elle répondue avec une fausse modestie, du moins sur le ton d'une fallacieuse ironie, le menton. Si cette réponse m'avait semblé d'une insignifiance totale, elle m'avait néanmoins frappé ; et alors que sur mon bureau était posé la photographie du visage dont je vous cause, cher journal, je le regardai négligemment et alors fus-je marqué brusquement par cette rotondité presque excessive qui s'enroulait sous la lèvre supérieure formant un ovale rebondi à la symétrie admirable et délicieuse. Jamais je n'avais été attiré par cette petite boule dénuée de toute signification et foncièrement absurde. Je ris à cette constatation ridicule.

     La beauté si pure, si parfaite de ce visage pouvait-elle provenir d'une chose si farfelue, si même marante, presque oserais-je le dire, grotesque !? Je rencontrais le fille remarquable un soir ; aussi, l'invitais-je à prendre une limonade dans un bar de nuit. Bien entendu, mon regard attentionné était déposé précautionneusement sur son menton ; je fus confus de voir qu'elle remontât sensiblement son décolleté. Je me demandai si il fallait lui parler de cela et ne pas finalement la mettre au courant du secret de sa beauté qu'elle ignorait surement ; en vérité j'avais peur de la décevoir en lui disant ces choses-là qui sont finalement des non-dits et mettent en confusion les gens timide qui tout attentif qu'ils sont aux moindres détails de leur physionomie, sont encore plus timide lorsqu'ils se sentent dévoilés, démasqués. Mais je ne pus m'empêcher de le lui dire. « Je ne sais si vous l'avez déjà remarqué, madame, mais votre menton est absolument fascinant. » Elle a rit. « Ce n'est pas que je veuille ajouter à votre hilarité, mais votre menton est à l'origine de votre beauté, je vous assure ! - Mais c'est ridicule, me répondit-elle, amusée. - Je vous assure, j'insiste, votre menton est admirable, merveilleux. Écoutez, je vous félicite, vous êtes sublime madame. » Elle a rit encore. C'est vrai après tout, c'est vraiment idiot cette histoire de menton, c'est si discret, si effacé. Pourtant, plus que tout à présent j'aimais cette femme.

     Je ne la vis pourtant plus de quelques semaines jusqu'à ce que je reçoive finalement une lettre signée de sa plume. Elle m'annonçait d'une façon si naturelle et si simple, qu'elle allait se marier. Après son nom inscrit délicatement, était , en-dessous, un post-scriptum tout à fait anodin ; elle me remerciait bien chaleureusement. Je l'en priais.

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Publié dans Journaux intimes

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