Fafouette : trente-septième - Les Animaux
Il est de coutume en ce bas monde de comparer les choses célestes et métaphysiques à des maisons ; en voici l’illustration fameuse, avec la sublime maxime suivante : « Si le bonheur était une maison, alors la plus grande pièce serait la salle d’attente ». Stupéfiant. En ce qui me concerne, je dirai, ma foi oui, que si la pensée humaine était une maison, alors je serai dans la même pièce que Platon, Nietzsche et l’immarcescible Gonzague Saint Bris. Ne voyons là, je vous en pris, aucune prétention. La grande maison de la pensée humaine est mal chauffée, un peu bancale, pleine de courant d’air, et pour finir, elle sent le renfermé à plein nez. Je vous prierai donc de bien croire que si j’y suis, ce n’est pas forcément de bon cœur. Le génie, mes chers élèves, c’est comme la calvitie, ça ne se décrète pas. Ah ! Inexorable fatalité de l’existence ! Vanitas ! Vanitas !
Or donc, mon statut de génie m’amène à avoir des considérations d’une inactualité si parfaite, qu’elles se retrouvent dans la postérité aussitôt que je les pose sur le papier. Aujourd’hui, ma considération traitera des animaux. Les « bêtes », fascinant sujet s’il en est, que j’aimerai pour une fois ne pas aborder sous le vieil angle éculé de questions prétendument philosophiques (et zoologiques), qui consistent à savoir si les animaux ont un langage, un libre-arbitre ou même une conscience d’eux-mêmes. Car voyez-vous, je m’en toque de tout ça. L’animal ! En voilà une chose… Essayons de briser ce philtre fâcheux à travers lequel nous observerons le monde depuis toujours, et qui s’appelle l’habitude ; changeons-le, et regarderons l'univers à travers un philtre nouveau, que diantre, celui de l’innocence. Dès lors, l’animal nous apparaîtra d’une façon nouvelle. Exit Rex, Félix et Marguerite. Analysons l’animal au-delà de tout contexte. C’est un être vivant, doté de vie, d’intelligence, et de sentiments (très beaux) ; l’animal vit, il a un cœur, une âme (les chrétiens n’ont pas le monopole de l’âme !) et la question pour nous autres humains, est de savoir ce qu’il se passe dans la tête d’un animal. Question à laquelle aucune réponse ne peut être apportée sérieusement : nous n’en savons rien.
Que voilà donc qu’un jour, je regardai un chien. Il dormait. Paisiblement. Sur mon canapé. Eh bien oui, c’était le mien (je parle du chien). Or, me disais-je, à quoi sert ce chien ? Certes, il est beau comme tout, il me tient compagnie, il fait rire les gamins du quartier, mais à part ça, il n’a aucune utilité concrète. On ma parlera des chiens pour aveugles, des saint-bernards pour skieurs inconscients ou des bergers allemands pour narcotrafiquants. Je réponds que s’il n’y avait ni aveugles, ni connards capables d’aller faire de l’hors-piste en plein mois de février, ni colombiens véreux dans tous les coins de Roissy Charles-de-Gaulle, ces chiens ne serviraient à rien. De même, sans jockeys, le cheval ne sert à rien, sans abattoirs, la vache est une belle connerie, et sans apnéistes névrosés, le dauphin est la bête la plus insignifiante du monde (et du reste la plus ridicule). Comprenez-vous ce que je veux dire ? Je venais de comprendre que tous ces animaux vivent, meurt, comme ça, et puis c’est tout. Ils ne servent à rien. Ils broutent l’herbe, ils dorment, ils font caca, et voilà. Ils ne servent à rien. Mais vous vous rendez compte ? Une vache. C’est là, ça broute, ça fait meuh, ça donne du lait, ça pond des veaux, et après ? Pourquoi elle est là ? Regardez un troupeau de vaches, que diantre ! Quel est le sens de tout ça, bordel ?! Elles ne savent même pas qu’elles vivent ! Mais enfin regardez ça ! Pourquoi ça existe, une vache ? Et un ragondin, et un pigeon ? Pourquoi c’est là ? Et une limace ! Une limace ! Pourquoi ça vit ? Mais enfin c’est dingue ! Une limace ! Pourquoi !? Hein comment, là-bas, quoi ? Hein ? Vous dites ? Les… les hommes ? "Pourquoi ça vit, les hommes ?" Mais… mais j’en sais rien, moi ! Je… Je… Je vais en parler à mon cheval !...