Journal de Louis XIV

J'ai rejoint Platon dans la soirée et nous nous sommes en allé dans un de ces endroits magiques qui font le charme de mon noble et vénérable royaume, j'entends par là, un véritable trou perdu où nous étions attendu pour festoyer dans la joie et l'allégresse, et ce en l'honneur de Fée Clochette, une amie personnelle. Parvenu à ce point, c'est à dire arrivé sur le lieu fameux, je fus salué par mes sujets dont l'un avait revêtu pour le plus grand plaisir de chacun, une délicieuse cuvette de latrines, d'un blanc quasi divin, et le tout, accompagné de bribes de papier hygiénique usagé. Cette plaisanterie fort saugrenue et délicate mise à part, Platon, fin esthète si il en est, souhaitât que l'on édifiât sur un coin d'herbe tondu d'une façon anglaise bien qu'il développât tous les charmes, que dis-je, tout le génie des travaux de M.Le Notre, une estimable tente dans laquelle il nous eut été fort aise de passer la nuit. Bien qu'il eut mon ascendant royal, cette édification s'avérât être une grossière erreur car elle ne servit à rien à part, peut-être, à embellir un tantinet soit peu, l'éminent green, ce qui à la limite n'intéresse pas le lecteur.
Ainsi la présence de Platon apportât la sagesse, celle du Roi Soleil, certes, la sagesse, mais aussi la grâce, bien entendu. Cela a par ailleurs déjà été compris par le lecteur attentif. La festivité, où moult victuailles gisaient délicieusement sur un banquet garni généreusement et avec un amour incomparable, que les convives cernaient de toute part dans le but fort légitime de se sustenter, et de garnir avec entrain et vivacité leurs panses aréiques, la festivité, donc, débutât jovialement sous quelques regards vifs, ceux de portraitistes dilettantes qui tentaient, derrière des appareils photos crépitants, d'immortaliser l'événement et de le faire entrer de pleins pieds - tout comme moi - dans une postérité éternelle, enfin presque. Le lecteur, que je suppose toujours aussi attentif, tant happé par mon lyrisme cornélien, se sera aperçut sans doute de l'anachronisme qui souille, il faut bien le dire, par ma plume, mon parchemin empreint de mon sceau. Pendant ce temps-là, la Fée Clochette, notre hôte, poursuivaient le cérémonial de l'accueil des conviés ; soudain, les invités formèrent des amas de personnes.
La conversation allait bon train ; Platon l'avait lancé bougrement sur l'immuabilité des Idées et l'organisation du Cosmos. Ces thèmes que nous jugerons par maint fois passionnants, reçurent, chose étrange, une audience mitigée ; je dirais même une absence d'échos malapprise. Pour garder une certaine contenance, j'invitais Platon a danser une valse. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d'ouïr une musique baroque qui m'était parfaitement inconnue - qui n'était même pas du Lully – et qui retentissait sacrément, avec une puissance éloquente où se dégageait néanmoins une grande maîtrise contrapuntique. En y songeant, il me faut concéder ici une aversion marquée pour cette musique baroque, finalement, un peu trop baroque. C'est pourtant dans ces conditions troublantes que nous nous fîmes légers comme l'air, que nous déployions nos ailes d'Eros, et que nous arborions subtilement une légèreté presque aérienne qui fuit quand on l'approche. Or, voilà qu'apparût magistralement un vaillant personnage, un étonnant lettré, un Bossuet fort théâtral, un homme d'Eglise, éminent prélat doté d'une grande foi et qui revêtait la robe noire et austère de la prétraille avec une élégance infinie ; il répondait au patronyme inspiré de Monseigneur Vidal. Nous causâmes longuement avec cette créature religieuse qui nous transmit l'étendue de son savoir et qui nous révéla son talent pour la déclamation de Racine, mais aussi de textes au lyrisme poignant, tel Maréchal nous voilà, etc, qu'il scanda sous la couverture lactée du ciel nocturne parsemé d'étoiles. Le lecteur, qui éprouve sans doute de la lassitude, confronté qu'il est à ces longueurs emphatiques et à cette prose insondable tant elle est magnifiée par ma plume toujours alerte, le lecteur, affirmai-je, aura noté précédemment, un second anachronisme, et le jugera obscène.
C'est alors que nous fûmes sous l'influence de Dionysos, comme dirait Platon, ce qui eut pour conséquence de nous entraîner en compagnie de Monseigneur Vidal dans une bacchanale, une danse orgiaque et macabre sur les arpèges suaves et entrelacés du Lac du Connemara ; Platon me déconcertât par son jeu de jambes majestueux. Nous rejoignîmes ensuite une espèce de barde roucoulant qui, autour d'une cheminée interminable, sur sa lyre envoûtée par les muses, psalmodiât d'innombrables ritournelles à l'éclat hellénique. Puis, comme le soleil se levait, tous allèrent se coucher tandis que le « divin » Platon et le rayonnant Louis XIV, accoururent assister à l'aurore qui étincelait sur les cimes des pins ornants comme une toison d'or diamantée d'émeraudes, les collines verdoyantes fouaillées par le vent de fin d'été qui s'abattait et s'engouffrait dans les entraves épanouies et immémoriales entre les ruisseaux cadencés et les sous-bois concertants. Entre temps, Monseigneur Vidal avait regagné son évêché pour donner la messe du dimanche. Le roi but par la suite son thé car la journée se trouvât bien vite avancée lorsqu'eut subitement lieu le plus intense moment de la célébration ; en effet, nous pûmes contempler une église ancestrale, trésor de l'architecture romane, ainsi que les vestiges moyenâgeux d'un château réduit à l'état de ruine. C'est sur ce panorama éblouissant et la larme à l'oeil que Platon regagna sa caverne, non loin d'Athènes, et que moi-même, Louis XIV, je regagnais Versailles avec la certitude d'avoir vécu ce qui restera la plus grande journée de mon long règne, la plus grande, juste après le jour où j'ai révoqué l'Edit de Nantes, naturellement !